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Trois ans de prison ferme pour l’une des porte-paroles du quartier de Boeng Kak

Photo Licadho

Trois ans de prison ferme, c’est la lourde peine à laquelle Yorm Bopha  et trois membres de sa famille ont été condamnés le 27 décembre par le tribunal de Phnom Penh. Âgé de 29 ans et mère d’un garçon de huit ans, Yorm Bopha est  l’une des porte-parole des quelque 20 000 personnes expropriées de force du quartier du lac de Boeng Kak à Phnom Phnom Penh.

L’affaire remonte au 7 aout. Ce jour là, une bagarre à éclaté dans la rue impliquant deux chauffeurs  de moto-taxi, qui avaient dérobé le rétroviseur de la voiture de Bopha. De leurs propres aveux, les deux moto dop avaient passé plusieurs heures à boire dans un établissement voisin et étaient ivres.  Bopha, ses deux frères et son mari et ont été accusés de s’en être pris à eux physiquement et d’avoir blessé l’un d’eux en utilisant une hache et un tournevis.

Le 5 septembre, Bopha et son mari étaient arrêtés, accusés d’actes de violence volontaire. Tous deux proclament leur innocence et affirment qu’ils n’ont pas assisté à la scène. Bopha a été immédiatement déférée en prison tandis que son mari bénéficiait d’une libération conditionnelle jusqu’au procès.

 

Témoignages peu crédibles

Le 27 décembre le juge du tribunal de Phnom Penh s’est borné aux seules auditions des deux chauffeurs et des témoins à charge. Des dépositions pour le moins contradictoires et sujettes à caution, soulignent les associations de défense des droits de l’homme.
Victimes et témoins à charge ont ainsi affirmé que la bagarre avait éclaté à 7h10 tapante. Une précision étonnante de la part des deux victimes qui reconnaissent avoir bu un litre de vin de riz avant les faits. Et non moins surprenante de la part des témoins dont deux d’entre eux disent être arrivés sur place après le début de la rixe. Un autre témoin a quant à lui déclaré qu’il était trop ivre pour se souvenir des personnes avec lesquelles il avait diné ce soir là mais a affirmé se souvenir précisément que Bopha se trouvait sur les lieux.

Fort de ces seuls témoignages, le juge a condamné Yorm Bopha à trois ans de prison ferme pour acte de violence volontaire avec circonstances aggravantes. Ses frères qui auraient fui à l’étranger ont été condamnés une peine identique par contumace. Tous trois devront en outre verser une somme de 15 000 dollars aux deux chauffeurs de moto à titre de dédommagement. Le mari de Yorm, qui selon le juge n’a pas physiquement pris part à l’agression, a quant à lui, été condamné à trois ans de prison avec sursis et a été relaxé.

 

Boucliers électriques

A l’extérieur du tribunal, ce verdict a provoqué la colère de centaines sympathisants qui étaient venus apporter leur soutien à Yorm. Des centaines de  femmes, du quartier de Boeng Kak mais aussi d’ailleurs, se sont heurtées aux force police. Trois d’entre elles se sont évanouis, les mains bleuies, après être entrées en contact avec les tout nouveaux boucliers que certains  policiers arboraient et qui semblent être des boucliers électriques. Ce qui serait une première au Cambodge.

Depuis jeudi, toutes les associations de défenses des droits de l’homme dénoncent cette parodie de justice au service du pouvoir qui a bâillonné l’une des porte-parole de ces milliers de familles expropriées du quartier de Boeng Kak au profit d’une compagnie privée.

Aujourd’hui, l’avocat de Yorm Bopha a précisé qu’il devrait interjeter appel de ce jugement.  Peu avant, dans la matinée, une cinquantaine de femmes des communautés expulsées du quartier de Boeng Kak mais aussi de Boreil Keila et de Thmar Kol se sont rendus au Tribunal de Phnom Penh pour y crier leur colère.  Elles ont jeté des poignées de sel et de piment au travers des grilles du tribunal pour, selon la croyance, attirer la malédiction sur les membres de la Cour. Elles ont aussi brulé de faux dollars  entachés de sang de poulet pour symboliser la corruption qui a conduit à ce verdict. Un geste de désespoir pour tenter d’attirer l’attention sur le cas de Yorm Bopha.

Krystel Maurice

Le photographe John Vink de l’agence Magnum a publié de très belles photos prises à l’occasion de ce procès. Elles sont consultables ici.