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Expulsions foncières: les forces de l’ordre multiplient les violences

Les forces de police détruisent le village de Rayum dans le Mondulkiri.

Des centaines de militaires encerclent un village dans lequel vivent un millier de familles. Un hélicoptère tourne au dessus des masures. Terrorisée, une gamine de quatorze ans se réfugie dans sa maison. Elle est tuée par une rafale de tirs. Les armes sont pointées sur les villageois. Ordre est donné de se dénuder. Hommes et femmes, dont certaines sont enceintes, sont contraints de s’exécuter. Menottés, ils resteront ainsi plusieurs heures durant sous un soleil de plomb. Argent, riz, essence, volailles, les soldats se servent avant de repartir en compagnie de huit personnes arrêtées.

Des scènes dont la brutalité, explique une villageoise de 63 ans, était pire que sous le régime de Pol Pot. C’était le 16 mai 2012, à Prom Ma, dans le district de Chhlong (province de Kratie).

L’opération avait été initiée par le ministère de l’intérieur. Raison officielle invoquée, procéder à l’arrestation d’un groupe de «sécessionnistes voulant créer un mini-État autonome». La réalité est tout autre, comme trop souvent au Cambodge. Les villageois refusent tout simplement d’être expropriés par une société d’hévéas russe qui s’est vue attribuer en 2000, une concession par le gouvernement de 15 000 hectares située sur leurs terres.

Rien de plus, finalement, qu’un de ces innombrables conflits engendrés par les évictions forcées qui minent le pays depuis quelques années. Plus de deux millions d’hectares de terres arables et plus d’un million d’hectares de forêt et de parcs nationaux ont ainsi été cédés par le gouvernement à des investisseurs privés,  la plupart étrangers. La loi qui oblige pourtant les compagnies à redonner un hectare de terre aux  expulsés est rarement appliquée. Et quand elle l’est, la terre est le plus souvent inexploitable.

Rien de plus, finalement, que la colère grandissante de ces fermiers relégués au rang de va-nu-pieds par un gouvernement qui a précipité les militaires dans les bras des investisseurs privées.

 

Un village rasé dans la Mondolkiri

 

Dans le Mondulkiri, une quinzaine de policiers ont détruit et incendié une cinquantaine de maisons du village de Rayum. Parce que les habitants refusent de laisser leurs terres à une compagnie d’hévéas vietnamienne, détentrice d’une concession économique sur le secteur. Parce qu’ils refusent de signer le document d’expulsion que les policiers brandissent sous leurs yeux.

Ils ont regardé leurs maisons brûler sans broncher, face à ces hommes armés et menaçants. Quelques jours plus tôt déjà, quatre maisons avaient incendiées. Avant de repartir, les policiers ont juré de raser tout le village si les habitants continuaient de résister. Et ils sont en effet revenus vendredi : en moins de trois heures de temps ils ont détruits 195 maisons au bulldozer.

Brutalités policières également mardi à Phnom Penh, où les forces de l’ordre ont arrêté 13 femmes lors d’une manifestation des habitants du quartier de Boeung Kak.
A terme, près de 20 000 personnes seront expulsées du secteur au profit de la compagnie Shukaku, dont le propriétaire est un sénateur tout puissant appartenant au parti cambodgien au pouvoir (vidéo des arrestations ici). Ces 13 femmes sont actuellement détenues sans qu’aucune charge ne leurs aient été signifiées.

Et jeudi matin,  le moine Loun Sovath était embarqué de force dans une Land Cruiser par des policiers et des moines alors qu’il manifestait devant le tribunal de Phnom Penh aux cotés des habitants de Boeng Kak, préciseément  pour réclamer la libération de ces 13 femmes.

Il a été retenu plusieurs heures par la hiérarchie bouddhiste à l’intérieur même de Wat Botum, l’une des plus pagodes les plus importantes de la capitale. Fait inimaginable pour une pagode bouddhiste, tous les accès en ont été interdits.
Retranchés dans le bâtiment transformé en bunker, des représentants du ministère de l’intérieur mais aussi du ministère des cultes l’ont  interrogé sans relâche. L’an dernier,  Loun Savoth a été définitivement banni de Wat Botum où il officiait mais aussi de toutes les pagodes du pays. Un ordre édictée par le plus haut responsable de la hiérarchie bouddhiste,  le Patriarche Nun Nget en personne.

Rien de plus, décidément, qu’une multitude de bombes lancées sur tout le pays et dont on voit mal comment elles pourraient ne pas exploser.

 

Krystel Maurice