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Expulsions foncières: la police rase un village au bulldozer avant de l’incendier

Ces images là provoquent nausée et révolte. Des femmes en larmes pauvrement vêtus assistent, impuissantes, à l’incendie de leur maison. Une autre photo montre trois femmes effondrées de douleur, au beau milieu d’un champ de canne à sucre.

Au Cambodge, les expulsions de paysans ou de citadins au profit de compagnies privées sont de plus de nombreuses et de plus en plus violentes. L’expulsion plus que musclée pratiquée vendredi 9 octobre, par une centaine de policiers en armes dans le village de Bos dans la province d’Oddar Meanchey, au nord ouest du Cambodge, s’ajoute à la longue listes des violations des droits de l’homme dans le pays.

Depuis 2003, le conflit oppose une compagnie sucrière, Angkor Sugar Company, appartenant Ly Yong Phat, sénateur du PPC (Parti populaire cambodgien) à 214 familles de paysans installés à Bos ( commune de Kaun Kriel, district de Samrong) qui refusent d’être expulsés de leurs terres. En 2007, la compagnie s’est vue attribuer par le gouvernement une concession de quelques 10 000 hectares.

Il était 9 h du matin, vendredi, quand une centaine de policiers en armes ainsi que des membres des Forces armées royales du Cambodge ont débarqué dans le village de Bos, sur la commune de Kaun Kriel, dans le district de Samrong avec des bulldozers et trois tracteurs, prêts à détruire les maisons des villageois. «J’ai juste eu le temps de faire sortir mes enfants avant qu’ils ne détruisent ma maison et l’incendient. J’ai tout perdu ». Plus d’une cinquantaine de maisons ont ainsi été incendiées. Plusieurs fermiers se sont enfuis et sont restés cachés jusqu’à la nuit, terrorisés à l’idée d’être arrêtés. Certains d’en eux seraient toujours cachés dans les environs, tandis qu’une vingtaine d’entre eux ont gagné Phnom Penh pour y trouver refuge.

 

Expulsions foncières, le village de Bos est rasé

 

Les autres ont été conduits à 3 km du village dans une pagode. Là, expliquent-ils en substance, la police leur a montré un stock de riz. « Vous avez faim ? Ces sacs ne seront à vous que si vous signiez ces documents. » On leur a demandé d’apposer leur empreintes digitales sur les papiers. En échange, on leur a promis ce riz, ainsi qu’un terrain de 30 mètres sur 50 mètres et un hectare de rizière. Une compensation que les fermiers jugent insuffisante et refusent depuis des mois. Ils réclament un terrain de 50 mètres sur 60 et 5 hectares de terres. Seuls cinq d’entre eux auraient accepté l’offre des autorités.

Une méfiance d’autant plus légitime que dans tout le Cambodge, une longue liste de précédents montre que ces promesses de compensation sont rarement tenues. Des milliers de paysans dépossédés de leurs terres, des milliers de citadins délogés, en font aujourd’hui les frais.

Tous les villageois auraient dû être arrêtés »

A Bos, Vy Phals, une femme de 41 ans, mère de deux enfants, affirme également avoir été battue par trois policiers armés alors qu’elle allait prendre un bain dans une mare près de la pagode où les paysans avaient été conduits. Elle affirme qu’ils l’ont mise à terre et frappé à la tête à coups de pied jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. Selon elle, son refus d’accepter le riz proposé a provoqué la colère des policiers.
Tous les officiels de la province sont actuellement aux abonnés absents, notamment le chef de la police de Samrong, le député ainsi que le commandant des Forces armées royales du Cambodge de la province. Mais Vath Paranin, secrétaire général chargé de l’administration provincial, a démenti ces faits ajoutant : « Cette femme est une meneuse. Elle a volé les papiers que d’autres familles avaient signé et par lesquels ils acceptaient de céder leur terrain »

Le procureur de la province de Siem Reap, Ty Sovinpal a confirmé lundi que le Tribunal avait délivré trois mandats d’arrêts contre des villageois, émanant de l’administration des Forêts. Ces villageois ont été arrêtés le 6 octobre par une soixantaine de policiers en armes qui encerclaient le village. Ils sont accusés de déforestation et « d’entraves au développement du pays ». Ils auraient, selon le procureur, coupé des arbres dans une forêt, propriété d’Etat. « En fait, a rajouté le procureur, tous les villageois devraient être arrêtés mais je n’ai délivré que trois mandats d’arrestation contre les principaux instigateurs».

La Licadho, une ONG cambodgienne de défense des droits de l’homme, à condamné ces expulsions. « Si le gouvernement attribue des milliers d’hectares de terres aux compagnies privées via des concessions économiques, il doit aussi procurer des terres à ceux qui les exploitaient jusqu’ici». Lundi, un collectif d’associations, le Comité d’action pour les droits de l’homme au Cambodge, dénonçait à son tour la violence de l’opération. Il appelait aussi le gouvernement et les autorités locale à libérer les trois détenus et à mettre un terme aux arrestations.

Les représentants de la quinzaine de paysans qui se sont réfugiés à Phnom Penh s’apprêtent quant à eux à demander au Premier ministre Hun Sen d’intervenir. Ce n’est pas une première puisqu’ils s’étaient déjà rendus, au début de l’année devant son domicile de Takmao. Mais le Premier ministre est resté sourd à ces appels, à ceux là, comme à ceux des milliers d’expulsés à travers le pays. Tout autant qu’il reste sourd aux appels des Ong et aux mises en garde des organismes internationaux.
La commission des droits de l’homme de l’ONU ainsi que les organisations des droits de l’homme, ne cessent en effet de dénoncer les expulsions forcées, les violences et les atteintes aux droits les plus élémentaires au Cambodge.

Selon Amnesty International, qui vient de lancer une campagne mondiale contre les expulsions au Cambodge, 23000 personnes ont été expulsées sans qu’on leur restitue leurs terres et 150 personnes impliquées dans des conflits fonciers ont été arrêtées en 2008.

 

Krystel Maurice