En continu

Violences et peurs sur Kraya

Le 7 mars 2010, les forces de police chargées de protéger la Cie de caoutchouc Ta Bien ouvre le feu sur une quarantaine de vétérans handicapés expulsés de leurs terres.

Depuis deux ans, les quelques 600 familles installées à Kraya, une commune située à 90 km de Kompong Thom, vivent l’enfer. Emprisonnements, brutalités policières d’une violence inouïe, humiliations en tous genres sont le lot quotidien de ces familles qui refusaient d’être expropriées de leurs terres au profit d’une compagnie vietnamienne de caoutchouc.

Dimanche 7 mars, une quarantaine de ces fermiers se sont retrouvés sous le feu des policiers. Trois d’entre deux ont été blessés aux jambes, un troisième à l’estomac.
Retour sur cette affaire, qui n’est malheureusement un cas isolé au Cambodge. Au cours de la seule année 2009, 186 conflits fonciers ont éclaté dans le pays et 250 000 personnes ont été expulsées de leurs terres depuis 2003.

En 2004, des dizaines d’anciens combattants, dont la plupart sont handicapés, s’installent à Kraya avec leurs familles pour y exploiter des terres inoccupées. Un an plus tard, elles reçoivent officiellement une autorisation d’occupation délivrée par les autorités locales. Au fil des mois, la population augmente, sans que l’on sache exactement combien de familles occupent ces terres.

Mais en juillet 2007, Ta Bien, une compagnie vietnamienne de caoutchouc, se voit attribuer par le gouvernement une concession économique de 8100 hectares pour y exploiter des hévéas. Propriété de l’Etat, les terrains sont rétrocédés à la compagnie pour une durée de 70 ans. Or les terres en question englobent les parcelles sur lesquelles les familles se sont établies trois ans plus tôt. Elles vont être expropriées et seront relogées ailleurs, leur fait-on savoir un beau matin sans autre forme de dialogue.

Promesses non tenues

Mais ici, comme partout au Cambodge, la population a perdu confiance dans les autorités. Trop de trahisons et de promesses non tenues, trop de violences aussi. Des milliers de paysans et de citadins  en ont fait les frais et se retrouvent aujourd’hui dans des abris de fortune, en attente d’un hypothétique relogement ou relégués dans des secteurs éloignés, dépourvus de toutes commodités, souvent sans accès à l’eau. Quand aux compagnies qui héritent des terrains,  qu’elles soient cambodgiennes ou étrangères, elles n’ont jamais hésitent à employer la manière forte pour parvenir à leurs fins.

Non les vétérans de Kraya ne quitteront pas leurs terres, ils refusent catégoriquement d’être expropriés. D’ailleurs n’ont-ils pas en main des autorisations officielles ?  Comment celles-ci pourraient elles être remises en cause ?

Militaires et policiers assurent en permanence la garde de la concession et le climat se détériore rapidement. « Depuis début 2008, les villageois vivent en état de siège, expliquait il y a quelques mois Chheng Sophors, membre de la Licadho, une des plus importantes association de défense des droits de l’homme. Les soldats sont à 7 kilomètres du village et leur interdisent d’aller et de venir ». « Nous n’osons même plus aller faire les courses, ajoutait un villageois. Ils ont bloqué la route et nous interdisent de passer en menaçant de nous tirer dessus et de nous arrêter ».

En octobre 2008, six villageois sont effectivement arrêtes. Ils ne seront relaxés qu’après plusieurs jours de détention.

La police attaque les vétérans handicapés à la machette et au couteau

Le 16 novembre 2009, tout bascule. Sans que l’on sache pourquoi, les policiers passent à tabac un adolescent du village. En guise d’explication, les policiers vident leur chargeur au sol pour disperser la foule qui tente d’obtenir des explications.
Excédés quelque deux cent villageois décident alors d’incendier quatre bulldozers appartenant à la compagnie Tan Bien. La réplique des forces de l’ordre chargées de protéger la concession est  stupéfiante : ils attaquent les fermiers à la machette et aux couteaux,  faisant neuf blessés parmi les vétérans.

Une vingtaine de mandats d’arrêts sont aussitôt délivrés par les autorités judiciaires de la province. Huit hommes seront emprisonnés.

 

Prison de Kompong Thom, cellule des hommes.

Prison de Kompong Thom, cellule des hommes.

 

Pour échapper aux arrestations, les hommes se terrent la nuit dans les champs de manioc. « Ils dorment à même le sol, sans faire de feu pour ne pas être repérés », expliquent des femmes du village. Elles, elles  ont pris la fuite lorsqu’elles ont découvert que plusieurs maisons avaient été incendiées par des inconnus durant la nuit. Elles ont dissimulé leurs maigres effets dans les champs et se sont refugiées dans la pagode de Banteay Ragneak située à proximité. « Nous avons si peur que nous n’osons même pas tuer les moustiques la nuit de crainte qu’on nous repère », explique l’un d’elles.

 

L’une des maisons incendiées de Kraya.

L’une des maisons incendiées de Kraya.

 

Située dans le périmètre de la future plantation d’hévéas, la pagode est, elle aussi, frappée d’expropriation. Le moine qui la dirige est bien décidé à la défendre en dépit des intimidations «Les autorités sont venus pour me défroquer. Ils m’ont accusé d’être un faux moine et de n’avoir jamais été ordonné. C’est faux, j’ai 35 ans et j’ai été ordonné il y a 16 ans. Ils ont dit que la pagode devait être détruite. Je ne leur ne leur permettrais pas. Nous sommes Khmers et là où vivent les Khmers, il y a des pagodes. Elles doivent être respectées ».

Des “approbations” d’expulsion signées sous la contrainte des armes

Dans la nuit du 7 décembre 2009, quelque 150 policiers cernent le village dans lequel se trouve encore une cinquantaine de familles. Au petit matin, « ils ont vidé les maisons et entassé tout ce qu’elles contenaient dans des camions », explique une femme. « Ils nous ont dit qu’on récupérerait nos affaires là où nous serions relogés. On n’a rien pu faire car les policiers étaient armés».

« Toutes les familles qui ont accepté de quitter le village l’ont fait de leur plein gré » commente sans se démonter le gouverneur de Kompong Thom. «Nous les avons aidé à transporter leurs affaires car beaucoup d’entre eux sont handicapés et n’auraient pas pu le faire par eux même». Pich Sophea, le gouverneur du district de Santuk en rajoute et affirme avec le même aplomb que les policiers ont « aidé les familles à  déménagement et leur ont procuré de la nourriture à leur arrivée ».

Sous la menace des armes, les familles ont été contraintes d’apposer leurs empreintes sur les documents qu’on leur a présentés acceptant, ce faisant, les compensations habituelles. Selon la règle édictée par le gouvernement, tout paysan exproprié doit recevra en compensation un terrain de 20mx40m pour y reconstruire sa maison ainsi qu’un hectare de terre cultivable. Une règle bien peu souvent respectée, et qui ne le sera pas non plus à Kraya.

Deux jours plus tôt, 47 membres de cette communauté avaient découvert, bien malgré eux, leur nouveau «village». Ils ne s’y étaient pas rendus volontairement, contrairement à ce qu’affirment les autorités, mais avaient été interceptés par la police alors qu’ils revenaient de Phnom Penh. On les avait conduits à Thmor Samleang,  à 7 km de Kraya, où il n’avait trouvé qu’un terrain nu, sans eau. Et personne ne leur avait fourni la moindre nourriture.

Le 10 décembre, le Comité de la pagode de Banteay Ragneak décide d’abandonner la lutte. Deux moines se sont enfuis pour éviter d’être défroqués et ceux qui restent acceptent à contrecœur de partir pour Thmor Samleang. Une situation qui désole les fidèles « Nous avons passé tant de temps à la bâtir » regrettent-ils. Mais que faire d’autre?

« Comment ont-ils osé détruire la pagode ? »

Ek Mat Muoly, le chef de la police du district n’a pas ces états d’âmes. « Ils ne peuvent pas rester là. Et de toute façon, détruire cette pagode n’affectera pas le bouddhisme car le bâtiment  ne ressemble pas à une vrai pagode ». « Nous donnerons un nouveau terrain aux moines où il pourront construire une pagode, un dispensaire et une école ».  « Cela prendra du temps et je ne suis pas sur que pourrons trouver l’argent. Mais que faire d’autre ?» rétorque le chef des moines.

A la mi février 2010, la pagode est démolie. Les bouddhas qu’elle abritait ont été sortis du bâtiment et sont abandonnés au milieu du terrain. « Ce n’est pas nous qui avons sortis les buddhas, ce sont les habitants, se défend Pich Sophea, gouverneur du district de Santuk. De toute manière cette pagode n’était qu’une maisonnette, pas une vraie pagode. Nous devions la démolir car la compagnie vietnamienne doit exploiter ces terres. »  « Faux, rétorque un villageois, ce sont eux qui ont retirés les statues de la pagode et qui les ont laissés là. Comment ont-ils osé faire cela ?».

Mais ces vétérans handicapés n’en ont pas fini avec la violence des autorités. Depuis leurs évictions, en décembre, ils n’ont toujours pas reçu les terres cultivables qui leur ont été promis. Comment se nourrir sans ces terres ?
Le 7 mars, une quarantaine d’entre eux décident de retourner à Kraya et tentent de pénétrer sur leurs anciens champs. Ils se retrouvent rapidement confrontés aux forces de police qui surveillent la plantation. « Nous avons tenté de leur expliquer que nous voulions travailler dans nos champs, le temps qu’on nous attribue l’hectare de terre qu’on nous a promis. Sinon comment nourrir nos familles ? Ils nous ont regardé comme des chiens et ont ouvert le feu », raconte l’un deux. « Pourquoi ? Nous sommes des hommes, pas des animaux ». Deux anciens soldats handicapés ont été  blessés aux jambes et un fermier a reçu une balle dans l’estomac. Ils ont reçu des soins à l’hôpital de Kompong Cham mais en sont sorti rapidement. Non pas parce qu’ils étaient guéris mais parce qu’ils craignaient qu’on vienne les arrêter à l’hôpital, comme l’a expliqué l’un deux.

La police porte plainte et plaide la légitime défense

«  Les policiers ont agi en légitime défense, affirme Pich Sophea le gouverneur du district. Uch Sam On, député et gouverneur de la province de Kompong Thom a une version sensiblement différente. « Ils ont refusé d’écouter la police qui a fait des sommations en tirant au sol et les balles ont ricoché. ». Et les terres qui leur ont été promises, où sont-elles ? « Nous allons leur donner mais il faut d’abord que nous en trouvions. Nous les tiendrons informer de l’évolution de la situation ».

Quatre jours plus tard le 11 mars, la police portait plainte contre huit hommes qui seraient impliqués dans l’altercation avec les policiers. « Ces gens là n’habitent pas le village ; Ce sont des meneurs qui ont réussi à convaincre les fermiers de revenir sur leurs terres »affirme Chou Sam, chef de la police de la province. »

Ce n’est pas l’avis de la Licadho ni de Adhoc, deux associations cambodgiennes de défense des droits de l’homme. Dans un communiqué publié le 11 mars, les deux associations condamnent l’attitude des policiers, confirment que les 40 villageois vivaient bel et bien sur la concession et reprochent aux autorités de ne pas avoir respecté leurs paroles « Nous exhortons les autorités à renoncer à arrêter les fermiers et leur demandons de prendre les mesures nécessaires pour leur procurer des terres cultivables. »

Les trois blessés, eux,  ont préféré s’enfuir, bien que le chef de la police de la province ait précisé qu’aucune plainte n’avait été déposée contre eux.

 

Krystel Maurice