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Cambodge: crime raciste ou culture de violence ?

L’homme court comme un fou le long de la petite ruelle que j’ai l’habitude d’emprunter. Il est 23 heures et à cette heure-ci les passants sont rares. Je me retourne et le vois plonger par-dessus la lignée de plantations qui borde le restaurant, fermé depuis longtemps. Pour ne pas reparaître. Quelques secondes plus tard, plusieurs hommes déboulent dans la rue en hurlant.

Parvenu à ma hauteur, l’un d’eux saisit une barre de fer qui traîne sur le bord d’un chantier, un autre ramasse une grosse pierre. L’homme qu’ils poursuivent se trouve toujours derrière les grands bacs de plantation. Ils dépassent le restaurant sans le voir.
Au carrefour, une centaine de mètres plus loin, j’aperçois un attroupement sur le boulevard. Près d’un tuk-tuk, une moto est à terre. Je décrypte la scène à mes amis, touristes de passage. S’il est découvert, l’homme qui se cache devant le restaurant risque d’être passé à tabac.

Comment expliquer l’inexplicable ? Pourquoi, au Cambodge, les auteurs d’un accident prennent-ils la fuite ? Mais surtout, pourquoi sont-ils fréquemment battus lorsqu’ils restent sur les lieux de l’accident ? Pourquoi cette violence gratuite qui, trop régulièrement,  confine à la barbarie?

Je vois l’ambulance faire demi-tour, aucun blessé n’est à déplorer. Je serre les dents, j’appréhende que l’homme ne soit découvert. Cinq bonnes minutes plus tard, je le vois remonter la ruelle, solidement encadré par ses poursuivants. La tension est retombée, il ne semble pas menacé.
La violence imbécile engendre la terreur. La semaine dernière, ce jeune a risqué sa vie en voulant la protéger. J’avais déjà assisté à une chasse identique trois mois plus tôt dans une rue de Siem Reap.

 

Un Vietnamien battu à mort

 

Samedi, un homme a eu moins de chance. Il s’appelle Nguyen Yaing Ngoc. Âgé de 30 ans, cet homme d’origine vietnamienne, a été battu à mort par une foule en colère dans le district de Meanchey, en périphérie de Phnom Penh. Il n’avait pourtant provoqué aucun accident.
Il avait été appelé sur les lieux par son frère qui avait eu un accrochage  avec une voiture. Parvenu sur place en compagnie de plusieurs amis d’origine vietnamienne, une bagarre a éclaté entre son groupe et des badauds. La moto de son frère bloquait la circulation, le ton est monté et un homme aurait crié «  Les Yuons se battent avec les Khmers ». (Ce terme de Youns est généralement considéré comme péjoratif). Nguyen Yang Noc a tenté de s’enfuir, poursuivi par une dizaine de Cambodgiens qui l’ont rattrapé dans une rue adjacente et l’ont battu à mort.

Ce matin la presse nationale anglo-saxonne fait ses gros titres sur ce « meurtre raciste ». Dès hier, Phay Siphan, le porte-parole du gouvernement avait politisé l’affaire, estimant que ce meurtre était «  le résultat » de la rhétorique anti-vietnamienne du Parti national du sauvetage du Cambodge.

Nul doute que le sentiment anti-vietnamien se soit renforcé dans le pays depuis les élections et les diatribes sans nuances de Sam Rainsy y ont sans doute contribué. Il suffit d’ouvrir les oreilles aujourd’hui pour s’en persuader.

Mais ce sentiment, très largement répandu dans le pays, ne date pas d’hier et ce meurtre a  peu à voir avec un quelconque parti politique, souligne Ou Virak, président du Centre cambodgien pour les droits de l’homme cité par le Cambodia Daily.

 

«Mettre fin à la culture de la violence»

 

Généralement peu enclin à se défendre sur ce sujet Sam Rainsy, le chef de l’opposition, répond sur sa page Face book en ces termes « Nous devons mettre fin à la culture de la violence au Cambodge et protéger la vie et la dignité humaine de chacun, indépendamment de son origine, de son groupe ethnique, de sa nationalité, de sa religion  et de son appartenance politique ».

En effet, la publication par les journaux locaux d’images insoutenables montrant des hommes ou des femmes baignant dans leur sang après avoir été battus à mort par des badauds ou des villageois est loin d’être une rareté au Cambodge.
La liste des victimes est longue et les motifs de ces exécutions laissent sans voix: les uns ont simplement provoqué un accident de la route, d’autres sont accusés de sorcellerie comme cette femme décapitée par des habitants d’un village le mois dernier dans la province de Kompong Speu.
D’autres ont dénoncé un trafic, comme ce journaliste battu à mort par des pêcheurs le 1er février dans la province de Kompong Chhnang. D’autres encore ont commis un vol,  comme ce cambrioleur d’une bijouterie de Phnom Penh tombé en 2012 sous les coups d’une foule déchainée, ou ces deux voleurs de moto, lapidés et lacérés de coups de couteaux dans la province de Kandal en 2010.

Aucun de ceux-là n’était Vietnamien. Crime raciste peut-être, mais une culture de violence sans nul doute.

 

Krystel Maurice