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La lente agonie de cinq temples oubliés

Les bulldozers avaient débarqué par un beau matin de 2007 le long de la piste défoncée qui menait au nord du pays. Ils avaient bifurqué à la hauteur des grands arbres et s’étaient engouffrés dans l’obscurité de la jungle. Des ribambelles de gosses avaient surgi des bicoques de bois. Les mères étaient restées au pied des baraquements, sans bouger, comme accrochés à leurs seuls biens.
Une soixantaine de familles vivaient là, au pied du Phnom Kulen, à quelques kilomètres du temple de Bang Meala. Démunies de tout, elles s’y étaient installées au début des années 2000. Les terres étaient arides, mais ici, pensaient-elles, personne ne viendrait ne les déloger.

C’était sans compter sur le gouvernement qui depuis quelques années distribue à tout va les terres du pays. Des Cambodgiens influents, des membres du parti au pouvoir, des ministres ou leurs familles mais aussi des compagnies chinoises, vietnamiennes, sud-coréennes, taïwanaises se voient attribuer par le gouvernement des concessions d’exploitation pour des durées de 99 ans. Depuis 2008, plus de  7 millions d’hectares de terre sur les 18 millions que compte le pays auraient ainsi été distribués, dont près de 5 millions destinés à l’exploitation forestière ou minière, selon l’association de défense des droits de l’homme Adhoc.
Leurs dirigeants spolient les populations locales qui se voient chassées de leur terre.  La traque aux récalcitrants est ouverte. Des bataillons de militaires et de policiers aux ordres des puissants sont chargés de faire place nette. Les habitations sont incendiées, leurs occupants menacés, attaqués, blessés, emprisonnés.

Les bulldozers provoquent l’effondrement d’un temple pré Angkorien

Ici, au nord de la province de Siem Reap, non loin de Svay Leu, la Kreb Company venait d’obtenir une concession pour exploiter l’hévéa. Une fois de plus, les habitants avaient été sommés de plier bagages. Durant des semaines les bulldozers avaient abattu des arbres et nettoyé toute trace de végétation.
Au cœur de la forêt les villageois avaient découvert un autre désastre. Ébranlé par les coups de boutoir des pelles mécaniques, Prasat Tukh Preah, un des cinq petits temples pré-Angkoriens qui se trouvaient là s’était écroulé comme un château de cartes.
Deux ans plus tard, en décembre 2009, un petit article dans la presse avait attiré mon attention. Alertée par les habitants, l’autorité Apsara, en charge des temples d’Angkor, avait délimité une zone de protection autour de ces  temples. Les engins de la compagnie ne pourraient plus y pénétrer. Le gouverneur du district de Svay Leu s’était félicité de l’attitude « compréhensive » de la compagnie tandis que le procureur général de Siem Reap, au retour « d’une marche de 6 à 7 km dans la jungle », avait fait part de sa « profonde tristesse » de voir ces temples abandonnés.
Bun Tharith, le directeur général d’Apsara avait ajouté:« Nous voulons construire une route et ouvrir le site aux touristes.  Mais  la forêt complique les choses, sans parler des autres projets d’Apsara qui doivent être menés à bien ». Quelques jours plus tard, je décidais de m’y rendre.

Nous roulons depuis un bon moment  lorsque nous repérons une masure en retrait de la route. Une seule famille demeure encore ici. Les autres ont été chassées du secteur par les planteurs d’hévéas et, plus encore, par le bataillon de militaires en armes venus leur prêter main forte.
Le père, encore jeune, s’étonne lorsque je lui parle d’une marche de 6 à 7 kms. « Non, les temples sont tout près d’ici ».Des cinq temples situés sur le territoire de la concession, un seul est encore en assez bon état, Prasat Sangker Singh. Il accepte gentiment de nous y conduire.

Le sentier s’enfonce dans la forêt, traverse une petite clairière où du riz vient tout juste d’être repiqué. Ici, à l’abri des regards, sur une terre qui n’est plus la sienne, notre guide tente de faire survivre sa famille. Juste en lisière, deux piquets de ciment blanc surmontés d’une peinture rouge délimitent la toute récente zone de protection des temples instaurée par l’Autorité Apsara.

2 temples oubliés Siem Reap

A l’aide de sa serpette, l’homme fait la trace à travers des herbes de plus en plus hautes. Puis il bifurque sur la droite, s’arrête et désigne du doigt un bloc de pierre: une statue représentant un lion, gardien du temple, git dans les herbes. La tête a été sectionnée, le socle et la partie inférieure du corps sont intacts.
Plus loin, l’extrémité d’un naga à cinq têtes, dispersé au milieu d’autres blocs sculptés. L’homme s’agenouille, hoche la tête de droite à gauche et répète: «Comment ont-ils pu faire cela ?».

Pour progresser sur les vestiges de la chaussée centrale du temple, il nous faut sauter de blocs en blocs, un peu comme des enfants sur une marelle géante. L’équilibre est précaire, la mousse fait chuter, mais comme dans le jeu, le parcours mène de la terre au ciel. Au dessus de nous, la cime des arbres s’arc-boute, une lumière bleutée filtre à travers la voute.

Étouffé par la végétation, le petit temple de Prasat Sangker Singh est à peine visible. Le mur d’enceinte est en grande partie effondré, recouvert d’une broussaille épaisse.

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Seule une tour de brique, en assez bon état, se laisse facilement contempler. Nous contournons l’édifice et tentons de pénétrer à l’intérieur. Des amas de pierres recouvrent le sol et rendent la progression laborieuse. Il nous faut ramper pour franchir certains portiques. Toutes les cavités ont été affouillées sur plusieurs mètres de profondeur, des pans entiers de l’édifice menacent de s’effondrer.
-Cette tour était intacte avant l’arrivée des pilleurs. Voyez comme elle s’enfonce dans le sol maintenant. Elle va s’écrouler.

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Les fines sculptures des colonnes et des frontons ont été vandalisées. Ici, le visage d’une divinité a disparu, tranché par une lame qui a laissé sa marque dans la pierre. Là, c’est le personnage tout entier qui a été extirpé de la fresque.
-Qui a fait cela ?
-C’était il y a cinq ans.
-Vous habitiez près d’ici à l’époque ?
-Oui.
-Vous les avez vus ?
-Oui

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Le guide semble ému, mal à l’aise aussi. Il scrute la pierre sans parvenir à en dire plus. Sur le chemin du retour, je marche à ses côtés. Il s’arrête et examine chaque bloc à terre. Il s’accroupit à nouveau devant la tête de naga qu’il nous avait montrée à l’aller. Puis il se lance:
-Des hommes sont venus fouiller les temples. Ils étaient une cinquantaine. Ils sont restés là plusieurs semaines. Nous n’osions pas approcher. La nuit, de gros camions arrivaient et repartaient des heures plus tard.
– Vous aviez peur ?
– Oui, avec eux il y avait beaucoup de militaires armés. C’est pour cela que les habitants n’ont pas bougé.
-D’où venaient les camions?
-C’étaient des camions de l’armée. Je suppose qu’ils ont vendu en Thaïlande tout ce qu’ils ont pris. Je ne comprends comment ils ont osé faire cela.
-Et puis quand la compagnie d’hévéas est arrivée et que ses machines ont brisé l’autre temple, nous avons à nouveau ressenti beaucoup tristesse. Ce sont nos temples, c’est notre culture. Nos ancêtres les ont bâtis, ils venaient prier ici, nous devons les respecter. Nous avons décidé d’avertir l’autorité Apsara à Angkor pour qu’elle les protège. Maintenant la compagnie ne les abimera plus. Elle ne doit plus s’en approcher.

De retour dans sa masure, l’homme nous offre deux de ses plus belles pastèques.
-J’espère pouvoir rester ici, avec ma femme et mes enfants. S’ils me chassent, comme ils ont chassé toutes les familles d’ici, je n’ai nulle part où aller. Mon frère est ami avec un militaire et ils ont accepté que je reste là pour l’instant.
– Qui a accepté? La compagnie d’hévéas ?
– Les militaires qui assurent la sécurité de la plantation.

 

Texte et photos Krystel Maurice