En continu

De nouvelles routes pour desservir le temple de Preah Vihear

Rejoindre le temple de Preah Vihear côté cambodgien était une aventure éprouvante qui prenait souvent deux jours depuis Siem Reap, quatre jours pour un aller retour si l’on ne disposait pas de véhicules privés ou de motos tout terrain. Mais la construction de deux nouvelles routes- l’une depuis le temple de Koh Ker, au Nord-Est de Siem Reap, et l’autre depuis Along Veng, à plus de 200 kilomètres au nord des temples d’Angkor, à la frontière thaïlandaise- va changer la donne. Elles devraient être achevées en 2011. Nous avons emprunté l’une de ces routes pour nous rendre à Preah Vihear. Reportage.

Route de Preah Vihear, Cambodge, mars 2009. © Krystel Maurice

Route de Preah Vihear, Cambodge, mars 2009. © Krystel Maurice

Beng Meala est déjà derrière et la piste est déserte. Hésitation peu avant Ta Siem. A gauche à droite ? « Les villages secrets paraissent se ressembler. La pauvreté, la simplicité y atteignaient un niveau immuable. L’homme n’attend rien quand la terre poussiéreuse adhère à sa maison depuis des siècles », écrivait François Bizot dans Le saut du Varan*. L’action de ce magnifique roman se déroule en 1970, quelque part au nord de Ta Siem.
Trente neuf ans plus tard, même impression de bout du monde. La poussière rouge recouvre les cahutes aux toits de chaume et les corps. Rouge aussi les cheveux des enfants, signe de carences en protéines. La couleur de la pauvreté envahit tout.

Route de Koh Ker, mars 2009. ©Camille Suhard

Route de Koh Ker, mars 2009. ©Camille Suhard

nfant, route de Koh Ker, mars 2009. © Krystel Maurice

nfant, route de Koh Ker, mars 2009.
© Krystel Maurice

Plus loin, en direction de Koh Ker, un motocycliste tchèque tente désespérément de rejoindre la province de Stung Treng. Deux jours qu’il tourne en rond au milieu de nul part. Les habitants ne le comprennent pas, ne savent pas lire une carte et, comme partout en Asie, n’avouent jamais leur ignorance. Lui, pensait se trouver beaucoup plus au nord, imaginait être en mesure de longer la frontière laotienne pour rejoindre le Ratanakiri. L’étude de nos cartes respectives fait apparaitre des différences notoires. Des routes sur les unes, rien sur les autres, un maillon de pistes ici, aucune là. Il décide de raison garder : direction le sud, vers Kompong Thom, d’où il avisera.

Route de Koh Ker, mars 2009. ©Krystel Maurice

Route de Koh Ker, mars 2009.
©Krystel Maurice

La piste qui mène au temple de Koh Ker est belle et large. Elle devrait être prochainement goudronnée afin de désenclaver le temple. Le projet a mis le feu à la région, au propre comme au figuré. Des centaines d’hectares ont été incendiés pour éliminer une végétation à l’abandon depuis des lustres. La spéculation fera le reste. Les terrains seront vendus, à prix d’or espèrent les propriétaires.
Dans certains secteurs, d’immenses plantations ont fait leur apparition : bananiers et ananas pour l’essentiel, mais aussi manguiers et papayers. Tout autour, les habitants construisent des cabanes de bois pour s’y installer. Rudimentaires mais annonciatrices d’espoir. Un nouvel avenir s’ouvre pour ces contrées isolées.

Passé Koh Ker, la piste a la largeur d’une autoroute. Quelques motos déglinguées venues d’on ne sait où roulent vers d’improbables destinations. Des monticules de terre fraîchement remués bordent les côtés de la piste. A l’horizon, au travers du rideau de poussière, on devine des engins de chantiers. Ce seront les premiers d’une longue série, s’échelonnant sur plus de 200 kilomètres. La route en construction qui dessert le temple de Preah Vihear ne sera achevée qu’en 2011 mais la piste est déjà presque entièrement tracée. La Chine en est le maître d’œuvre et elle l’affiche. La signalisation des chantiers est annoncée en chinois, avant d’être traduite en Khmer, quand elle l’est. Une grande partie des engins et du parc automobile porte des inscriptions chinoises.

Route de Preah Vihear, Cambodge, mars 2009. ©Krystel Maurice

Route de Preah Vihear, Cambodge, mars 2009.
©Krystel Maurice

Les entreprises chinoises construisent la route. ©Krystel Maurice

Les entreprises chinoises construisent la route.
©Krystel Maurice

Un chantier titanesque que les autorités cambodgiennes appelaient de leurs vœux depuis des années. Objectif annoncé, développer le tourisme à Koh Ker, et surtout à Preah Vihear, tout comme cela s’est fait à Angkor, et désenclaver par la même ces régions reculées. Car si le temple de Preah Vihear, est un chef d’œuvre de l’art Khmer, il est aussi méconnu, en raison des difficultés d’accès, coté cambodgien. Perché sur un piton rocheux, à deux pas de la frontière thaïlandaise, sa découverte est une aventure exténuante. Jusqu’il y a quelques semaines, on y accédait par d’effroyables pistes empruntées seulement par quelques taxis collectifs desservant de rares villages. Impossible aussi de s’y rendre en saison des pluies de juin à la mi-novembre.
En revanche, coté thaïlandais une route goudronnée conduit les touristes au pied de l’escalier monumental du temple.

L’inscription, le 7 juillet 2008, de ce trésor de la culture khmère sur la liste du Patrimoine Mondial de l’Humanité a sans doute facilité la réalisation de ce projet de désenclavement, longtemps resté dans les cartons. Reste à régler le sort d’un territoire de quelque 4,5 km2 autour du temple, revendiqué en partie par la Thaïlande, objet de tensions régulières entre les deux pays et de frictions entre les troupes postées de chaque côté de la frontière (Lire les différents articles de notre dossier).

Pour permettre l’écoulement des eaux de pluies, qui en saison, empêche tout déplacement, des dizaines de ponts sont actuellement en construction sur cette nouvelle route. Sous un soleil de plomb, des femmes emmitouflées dans leur krama aident au déchargement des camions de terre et de rochers. Plus loin, bulldozers et rouleaux compresseurs élargissent les bas-côtés. Plus loin encore, là où le tracé de la route n’est pas encore réalisé, les géomètres sont à pied d’œuvre. A la mi-mars, seuls la dernière trentaine de kilomètres restait chaotique. Reste que la route est encore une piste de terre, les busages n’ont pas encore été réalisés et l’arrivée de la saison des pluies contraindra à interrompre tous travaux jusqu’en novembre. Il faudra alors sans doute reprendre bon nombre d’ouvrages lessivés par le ruissellement des eaux, à commencer par la piste elle-même.

Comme partout au Cambodge, les femmes participent à la construction de la route.  ©Krystel Maurice

Comme partout au Cambodge, les femmes participent à la construction de la route.
©Krystel Maurice

A une quarantaine de kilomètres avant d’arriver au pied du temple, les premiers postes d’observation militaires. Beaucoup ont été construits récemment. Les incursions de l’armée thaïlandaise à l’intérieur du territoire cambodgien, en juillet et octobre 2008, ont donné lieu à de sérieux accrochages. Depuis, la présence des troupes cambodgiennes a été renforcée et de nouveaux camps de bases ont été aménagés. Le secteur a été interdit d’accès durant des mois et malgré une réouverture en décembre 2008, les touristes, déjà peu nombreux en temps habituel, continuent de différer leurs visites. Seuls, quelques véhicules militaires circulent actuellement dans le secteur, camions de ravitaillement, camions citernes et pick-up transportant des troupes.

Depuis les accrochages récents avec les militaires thaïlandais, les troupes cambodgiennes ont été renforcées dans tout le secteur de Preah Vihear. Mars 2009, ©Camille Suhard

Depuis les accrochages récents avec les militaires thaïlandais, les troupes cambodgiennes
ont été renforcées dans tout le secteur de Preah Vihear. Mars 2009, ©Camille Suhard

Campement de l’armée cambodgienne, mars 2009. ©Camille Suhard

Campement de l’armée cambodgienne, mars 2009.
©Camille Suhard

Arrivée dans le village situé au pied de la montagne sur laquelle le temple est érigé. Dénommé Phoum Kor muy (en khmer Village C1, du nom de cette piste construite par les Khmers Rouges), l’endroit a des allures de Far West. Baraquements de bois et de tôle, échoppes bâchées de plastique ou de toile dans lesquels les militaires et leurs familles, s’approvisionnent. Les sourires sont forcés, le voyageur a le sentiment d’être transparent. Nous sommes à des années lumière du racolage touristique de Siem Reap. Entre Désert des Tartares et Bagdad Café, l’unique village du secteur transpire l’ennui et l’inquiétude.

Le village de Phoum Kor Muy, au pied du temple de Preah Vihear, mars 2009. © Camille Suhard

Le village de Phoum Kor Muy, au pied du temple de Preah Vihear, mars 2009.
© Camille Suhard

Du village, La route qui grimpe au temple vient tout juste d’être cimentée. Un projet à l’initiative de Bayon TV, dirigée par la fille du premier ministre Hun Sen. Pour financer les travaux, cette chaine de télévision cambodgienne a lancé un appel à dons. Cinq km de route qui, jusqu’ici, relevait du défi. Les motos dops parvenaient difficilement à se hisser jusqu’au sommet de cette côte à 35%. La mécanique souffrait, Il fallait déverser des litres d’eau sur les moteurs en surchauffe, et bien souvent les passagers se retrouvaient à pousser les engins.
Aujourd’hui, si la route est toujours pentue, elle ne présente plus de difficultés majeures. Le tout dernier tronçon n’est toutefois pas encore aménagé, faute de financement. La chaine de télévision vient donc de lancer un nouvel appel aux donateurs.

La nouvelle route rampe d’accès au temple de Preah Vihear financée par des dons privés collectés par la chaine de télévision TV Bayon, mars 2009. ©Krystel Maurice

La nouvelle route rampe d’accès au temple de Preah Vihear financée par des dons privés collectés par la chaine de télévision TV Bayon, mars 2009.
©Krystel Maurice

 

Texte et photo Krystel Maurice

* Le saut du Varan de François Bizot est paru en 2006 aux éditions Flammarion. Disponible également en poche chez Folio.