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Temple de Preah Vihear: quoi de neuf sur le front?

Des campements qui semblent abandonnés, des garages vides de véhicules, des postes d’observation désertés. En ces premiers jours de 2010, la situation militaire à Preah Vihear a bien changé depuis notre dernière visite, mi mars 2009.

Les campements militaires s’égrenaient alors tout le long de la piste qui conduisait au temple, sur une vingtaine de kilomètres. L’unique rue de Kor Muy, le village situé au pied de la falaise du temple, était sillonné par des soldats qui prenaient un peu de repos.
Et dans l’enceinte même du temple, les cahutes des soldats et de leurs familles parsemaient le paysage. L’atmosphère y était étrange, à la fois lourde et désoeuvrée.

Au petit matin et la nuit venue, des hommes en armes se collaient derrière les écrans de télé durant des heures. Au pied de l’escalier central du temple, à quelques mètres des troupes thailandaises, des hurlements et des détonations raisonnaient d’un café à l’autre, toujours des films de guerre, chinois ou coréen. Une surenchère d’écrans placés côte à côte à raison de deux ou trois par baraquement et que seul le manque de place parvenait à limiter. Sur les chaises en plastiques rouges ou bleues, dans une cacophonie indescriptible, chacun s’hypnotisait devant son film, le visage grave. L’ennemi était à deux pas, tout à la fois sur l’écran et derrière les cafés. La nuit venue, des hommes en faction patrouillaient autour des maisons, fusil à l’épaule, s’arrêtaient pour bavarder avec les uns et les autres et disparaissaient on ne sait où.

Dans l’enceinte du temple, nous n’avions croisé qu’un seul touriste dans la journée, un canadien que la présence de tous ces soldats effrayait. Deux semaines plus plus tard, le 3 avril, de violents heurts avaient éclaté entre les troupes cambodgiennes et thailandaises, provoquant la mort de trois soldats thailandais.
Au pied du grand escalier du temple, le petit marché cambodgien, les échoppes et les maisons de bois des quelque 500 familles qui vivaient sur place avaient  été incendiés par des tirs de rocket. Personne n’avait été blessé, les habitants avaient été évacués quelques heures plus tôt.
Quant aux dégâts sur le temple lu- même, ils étaient plus sérieux que ceux commis lors des précédents accrochages de 2008. Au total,66 pierres se trouvaient profondément endommagés par les impacts de balles.

Quelques semaines plus tard, les généraux des deux armées avaient conclu un accord sur le retrait de leur troupes respectives. Hun Sen, le Premier ministre cambodgien s’en était félicité et avait cru bon de proclamer la fin des hostilités entre les deux pays au sujet du temple. Une déclaration d’autant plus à l’emporte pièce que cette querelle dure depuis le début des années soixante et que les relations entre Phnom Penh et Bangkok sont souvent chaotiques.

Reste qu’en septembre 2009, de chaque côté de la frontière, les troupes commençaient de se retirer.
Le 8 novembre, alors que l’affaire Thaksin plongeait les deux pays dans une nouvelle crise diplomatique, le Cambodge affirmait vouloir tenir ses engagements à Preah Vihear et poursuivre le retrait de ses troupes.

Quelques jours plus tard, au cours d’une opération très médiatisée, un énorme convoi de militaires quittaient Preah Vihear et traversait Siem Reap devant les caméras de telévision venues filmer Thaksin, l’ancien premier ministre thaïlandais en fuite, tout récemment nommé conseiller économique du gouvernement cambodgien. Sur la RN 6, le convoi de militaires rentrait à la maison après des mois passés à Preah Vihear tandis que Thaksin, dont la Thaïlande demandait officiellement l’extradition, venait de trouver au Cambodge un asile politique inespéré. A Bangkok, le gouvernement thaïlandais fulminait et assistait, impuissant, à la naissance d’une nouvelle alliance entre l’ancien homme fort du pays et le Cambodge, prêt à le soutenir dans sa reconquête du pouvoir.

Aujourd’hui, que se passe t-il à Preah Vihear? Certes, le dispositif militaire a été considérablement allégé mais la vigilance reste de mise. Jour et nuit, des soldats restent stationnés dans le temple. Le gros des effectifs est massé le long de la frontière, face aux installations thaïlandaises.
Côté cambodgien, des dizaines d’abris de carton ou de bois bordent le  sentier qui s’étire le long de la frontière. La plupart sont dissimulés par des rangées de sacs de sable. Des bataillons de poules picorent aux alentours. Des militaires aux visages d’adolescents quémandent timidement une cigarette. L’un d’eux propose de m’accompagner sur la ligne de front. Bras tendus, poignet joints, il mime une scène de capture. Le chemin raviné par les pluie sinue au beau milieu des tranchés creusées par les troupes. On parle peu, le silence est pesant,la chaleur assomme. Une cabane fait office de check point.
Ou vas tu?
-En haut, voir le campement thaï.
On observe l’étrangère, on acquiesce d’un air entendu. Le militaire marche vite, trop vite, on se dit qu’il doit se passer quelque chose. Le chemin débouche sur un replat ombragé. Une grande table de bois trône au milieu de la place. Un gradé y est assis et plaisante avec un homme qui se dit interprète. Il est Cambodgien et parle le Thaï. Le gradé m’accueille, sourire aux lèvres. Il me montre l’évidence.

Plantation de fleurs

A deux mètres de là, les troupes thaïlandaises ont érigé un mur de sacs de sable dont la couleur se confond avec le feuillage des arbres. Le face à face dure depuis des mois et nul ne sait quand, ni si, il prendra fin.
Derrière les sacs soigneusement empilés entre des piles de bois, se profilent quelques tentes, vertes elles aussi.  Un seul Thaï est visible, assis au bout du mur. Tête nue, il porte un simple pantalon de toile noire et des sandalettes bleues. Il semble s’ennuyer ferme et la visite d’une étrangère n’y change rien. Il a étendu sa petite lessive sur une corde et installé son hamac entre deux arbres, juste en face de la grande table de bois occupé par le gradé cambodgien.
Au dessous du hamac, il a curieusement planté une rangée de fleurs violettes dans les sacs de sable qui servent à délimiter les positions thaïlandaises. . L’homme est-il un pacifiste? Entend-il manifester ainsi son opposition à la guerre? Son amour pour les fleurs l’aide t-il à surmonter sa peur?
Le gradé veut me convaincre.
– Vous voyez l’armée thaïlandaise est là. Ils veulent prendre le temple mais ils ne pourrons pas.

Sur le chemin du retour, deux militaires, la mine renfrognée, interpellent mon accompagnateur.J e m’apprêtais à le photographier et les deux autres s’y opposent. Je renonce immédiatement mais le ton continue de monter. Si photo il y a , expliquent t-ils, c’est à eux que revient l’honneur de poser devant l’objectif. J’obtempère sans état d’âme. Ils me quittent sans autre forme de procès.

Pas de visite possible depuis la Thailande

Plus bas, à l’endroit même où les touristes provenant de Thaïlande accédaient au temple, plusieurs épaisseurs de barbelés barrent le chemin. Nuit et jour, les militaires cambodgiens surveillent l’ancien passage et une mitrailleuse reste pointée sur le secteur.

Dans l’enceinte du temple et aux environs, l’artillerie lourde n’a pas disparue, même si elle a été considérablement allégée. Au sud est du temple, dans des cavités, plusieurs pièces dissimulées sous des bâches restent prêtes à entrer en action.

Quelques boutiques et cafés se sont réinstallés à l’endroit où le marché avait été  incendié. C’est le seul endroit où l’on croise encore quelques femmes et des enfants. L’ensemble des familles a été déplacé à plusieurs kilomètre de là sur un terrain du gouvernement. Dans le village de Kor Muy, au pied de la falaise sur laquelle le temple est édifié, les échoppes vivent aussi leurs dernières heures.
Deux ou trois vendeuses ont installé leurs légumes à même le sol, au milieu du carrefour principal. Mais le commerce marche mal depuis les soldats se sont retirés.
Dans les mois à venir, c’est tout le village qui devra disparaître. Le développement du temple, promis à un bel avenir classé depuis son classement au patrimoine de l’Humanité en 2008, ne  pouvait s’accommoder de ces baraquements de fortune.

 

Texte et photos Krystel Maurice