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Retour au temple de Preah Vihear dans le brouillard des forêts en feu

Déforestation sur la route de Preah Vihear à Along Veng.

La colline de Preah Vihear est en feu. Les fumées prennent à la gorge, brouillant le paysage du nord au sud. Au pied de la colline, les forêts ont disparu, la terre est à nue, parsemée d’immenses taches noires.

Planté au milieu de nul part, un gigantesque carrefour a été aménagé mais seule la route qui mène au temple a été bitumée. De part et d’autres, deux pistes filent vers l’horizon dont l’une est barrée par des chicanes. Au sol, deux passages piétons ont été tracés à la peinture blanche, extravagances bien peu cambodgiennes et dont la finalité, dans cet environnement vide de toute construction, n’est sans doute connue que de son seul concepteur.

Ici,  il y a trois ans à peine, une épaisse forêt recouvrait le secteur. Il n’en reste plus la moindre trace. Mais tout autour du carrefour, sur une distance de plusieurs centaines de mètres, le gouvernement a remplacé les arbres par d’immenses panneaux invitant une population invisible à protéger la forêt : « Protéger la forêt, c’est protéger l’environnement » « La forêt pour le bien-être de tous » « La forêt c’est la vie ! ».
Quelques arbustes ont été replantés çà et là par les autorités lors d’une opération de communication dont la photo trône en bordure de route. Et au pied de la photo, les jeunes plants sont roussis par les flammes des récents feux.

Depuis  2008, date du classement du temple de Preah Vihear au patrimoine mondial de l’humanité, le désenclavement de la région est une priorité du gouvernement.
Situé à la frontière thaïlandaise, à quelque 200 km au nord de Siem Reap, le temple n’était en effet accessible qu’au prix d’un long voyage sur des pistes défoncées. Les taxis rechignaient à s’y rendre, le trajet était impossible en saison de pluie et restait aléatoire le reste de l’année.
Il fallait le plus souvent passer la nuit sur place, dans l’enceinte même du temple, dans une cahute rudimentaire dépourvue d’eau courante et d’électricité. Tout autour, des cabanons de bois faisaient office de cafés et de restaurants. Les seuls clients y étaient les soldats, la seule distraction, des lignées de télévision  braillardes. La bière n’y coûtait que quelques centaines de riels, les cigarettes s’y vendaient à moitié des prix.
Les femmes de soldats pestaient contre la rareté de l’eau livrée par des camions citerne qui s’embourbaient sur les pistes. Elles se débrouillaient pour cuisiner et laver avec de maigres réserves stockées dans des bacs de plastic bleu, la dengue et la malaria frappaient les familles, tous rêvaient d’une autre vie. Au pied du grand escalier, un petit marché permettait de s’approvisionner.

Les baraquements ont été incendiés lors de violents affrontements avec les troupes thaïlandaises, en 2009. Par mesure de sécurité, la population a été déplacée à une vingtaine de kilomètres, à Sra Em et dans les environs. Au pied de la falaise du temple, le village de Kor Mouy a lui aussi été rasé par les autorités.

La construction de deux nouvelles routes achevées fin 2011 – l’une depuis le temple de Koh Ker, au nord-est de Siem Reap, et l’autre depuis Along Veng- est censée accélérer le développement la région. Le Premier ministre Hun Sen se plait à imaginer les hordes de touristes se bousculant à Preah Vihear, nouvelle attraction après Angkor, et qui tout comme Angkor, rapporterait gros.

 

Voie Royale

De prime abord, le projet séduit. Il s’agirait ni plus ni moins que de partir sur les traces de l’empire khmer, le long de la Voie royale reliant Angkor à Preah Vihear, via l’immense complexe de Koh Ker, lui aussi peu visité. Mais, comme souvent au Cambodge, le discours masque des objectifs moins avouables. La province de Preah Vihear, comme bien d’autres au Cambodge, est depuis quelques années déjà, livrée en pâture aux clans proches du pouvoir et aux militaires. Les uns et les autres ont fait main basse sur le secteur autour de Sra Em  en vue d’y ériger  hôtels, restaurants et complexes touristiques. Toute une série d’intermédiaires sont déjà dans les starting-blocks.

« Comprenez bien, madame, que vous ne pouvez plus accéder au pied de la falaise avec votre propre véhicule. Il vous faut passer par le bureau qui n’ouvre qu’à 7h du matin. Là, on enregistrera votre passeport, on vous délivrera les billets et on organisera votre transport. Il y aura ensuite deux postes de contrôle à franchir. ». La patronne du restaurant n’en finit plus de parlementer au téléphone avec son mystérieux contact. Le tourisme n’est visiblement pas sa passion, son Chinois de mari vient de reprendre le commerce, lui qui ne parle ni khmer, ni anglais. Le bâtiment adjacent est en travaux. L’accueil est glacial mais les prix flambent déjà.

Second coup de fil à un autre intermédiaire. Lui, prétend être mesure d’assurer le transport jusqu’au temple à 5h du matin, juste à temps pour le lever du soleil. Enfin, peut-être. S’il n’y a pas de brouillard, si les militaires acceptent de lever les barrières à cette heure-ci, en résumé si le prix en vaut la chandelle.
Mais il rappellera dix minutes plus tard pour annoncer finalement qu’il jette l’éponge. En raison des manifestations actuelles à Bangkok, explique-t-il,  le Cambodge a renforcé la sécurité autour du temple. Aucun véhicule ne peut franchir les check-points avant 7h du matin.

Lorsque le soleil pointe à l’horizon, la plaine est recouverte d’une épaisse brume, comme souvent à cette saison. Au bureau où les tickets sont délivrés, une horde de moto-dop invective la femme chargée de répartir les tours.
Là-haut, sur le promontoire, les petites échoppes qui s’alignaient face à la Thaïlande ont été remplacées par des guérites. Quelques soldats y sont en faction, prêts à actionner l’artillerie lourde qui y a été installée. L’atmosphère est cependant détendue, les tensions avec Bangkok sont retombées depuis l’arrivée au pouvoir de la première ministre Yingluk Shinawatra en août 2011.

En contrebas du grand escalier, les barbelés qui séparent le Cambodge de la Thaïlande sont toujours en place. Et à quelques mètres de là, un soldat thaïlandais pointe son nez en souriant à travers le feuillage des arbres.
La halle qui devait accueillir le nouveau marché est déserte depuis que les 500 familles qui vivaient ici ont été déplacées. Un officier occupe désormais le bâtiment de bois prévu pour être un bureau d’information touristique. Des bunkers reliés par des galeries ont été aménagés sur le flanc nord-est du temple. Dissimulées sous des bâches, de nouvelles pièces d’artillerie ont également été installées tout le long de la bordure est du promontoire.

Trafic illégal de bois

Des heures plus tard, les fumées des feux continuent de masquer l’horizon. Sur le chemin du retour, sur près de 100 kilomètres, jusqu’à Along Veng, les forêts ou ce qu’il en reste, sont en feux.

Ici et là, les compagnies étrangères, majoritairement chinoises ou vietnamiennes font place nette. Bénéficiant de concessions économiques accordées par le gouvernement pour des durées allant jusqu’à 99 ans, elles déboisent à tout-va, éliminant toute trace de vie sur des superficies gigantesques avant de replanter des hévéas. Des scieries fleurissent sur le bord des routes, les sacs de charbon s’y entassent, les puissants d’Along Veng prospèrent à l’ombre d’un commerce de bois illicite sans précédent.

Plus au cœur de la province d’Oddar Meanchey, la nationale longe plusieurs hameaux de bûcherons. De simples cahutes cernées de parcelles brulées. De petites communautés d’habitants ou de moines tentent d’arrêter le massacre.  Ici, pas de gigantesques panneaux de communication, mais de simples bandes d’étoffe entourant quelques arbres susceptibles d’être encore épargnés. De couleur orange, pour rappeler que le respect de la nature est un principe bouddhiste.  « La forêt, c’est la vie ».

 

Texte et photos Krystel Maurice

 

Pour ceux qui souhaitent se rendre au temple de bonne heure, voici deux adresses de guesthouses correctes et à prix très abordables situées à quelques centaines de mètres du cœur de Sra Em.

Heng Sokchamroeun guesthouse : tel +855 17 99 77 27 /97 596 00 07 ( de 11 à 18 $ )
Raksemy Sokon guesthouse : +855 77 51 62 55 / 12 62 35 92 (dans les mêmes prix)
Plus chic le Preah Vihear Boutique Hotel :  + 855 88 34 60 501

Depuis le bureau où l’on délivre les tickets,  le prix de la course jusqu’à la plateforme du temple est de 5 $ par personne derrière une moto et de 25 $ pour un pick-up, une somme à partager entre six personnes maximum à l’intérieur.