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Frontière de Poïpet: à quoi peut bien servir le nouveau terminal de bus ?

A grand renfort de déclaration, la société sud-coréenne qui a construit le nouveau terminal de bus, situé à 8 km  de Poïpet, promettait la fin de tous les problèmes pour les voyageurs. Selon Va Chhouda, le directeur de Sou Ching Investment Co Ltd, l’objectif était de mieux accueillir les voyageurs arrivant au Cambodge et surtout de leur éviter d’être  harcelés par des intermédiaires ou des chauffeurs de taxis peu scrupuleux.

D’une surface de 3000 m2, ce terminal a été inauguré la 11 janvier 2010. Il était censé abriter  5 restaurants, un bureau de change, une station de taxi et de bus. Le directeur de la compagnie privée coréenne avait également précisé qu’un guichet serait ouvert pour y faire les formalités de visas.  Une affirmation plutôt curieuse dans la mesure où le bâtiment est situé bien à l’intérieur du territoire cambodgien, à 8 kilomètres de la frontière. Quel visa les touristes pourraient-il obtenir ici, puisqu’en tout état de cause, on venait de leur délivrer le sésame d’entrée à Poïpet ?

Mais pour cette société sud-coréenne, l’essentiel était sans doute de faire croire qu’elle apportait sa contribution au développement du tourisme cambodgien.  Après tout, le gouvernement lui avait délivré une autorisation d’exploitation et cette faveur  méritait bien quelques déclarations compassionnelles.
Les responsables gouvernementaux en charge du tourisme privé avaient applaudi des deux mains : « Les touristes ont besoin d’une infrastructure répondant aux standards internationaux et ils trouveront ici d’excellents services à des prix compétitifs. » La messe était dite, restait à savoir à quelle sauce les touristes seraient mangé.

Quatre heures pour rejoindre la frontière à 163 kilomètres

Depuis janvier, date de l’inauguration du nouveau terminal, j’avais pris le bus à plusieurs reprises, en provenance de la Thaïlande. De la frontière, une navette gratuite m’avait immanquablement conduit à l’habituel terminal, situé au centre de Poïpet mais jamais dans le nouveau.
Quelqu’un m’avait précisé que les deux terminaux fonctionnaient en alternance, un jour sur deux. Personne n’avait pu m’expliquer pourquoi il en était ainsi, ni pourquoi  deux terminaux étaient nécessaires.

Le 24 septembre 2010, c’est dans le sens inverse que je fais le trajet,  je quitte Siem Reap pour la Thaïlande. Après deux heures et demi de route, mon bus s’arrête, comme à l’accoutumé, dans l’épouvantable gargote situé sur le bord la N 5. Phénomène rarissime au Cambodge, les propriétaires y traitent les touristes comme du bétail.

Vous allez aux toilettes, c’est 500 riels, hurle la fille de la famille. Non, vous ne passerez pas, c’est 500 riels on vous dit !

Les clients s’acquittent de la somme sans broncher surpris par le ton péremptoire de la caissière en chef. Trois ou quatre bus sont déjà en stationnement et les passagers, coudes à coudes, slaloment entre la station de lavage et des sacs de ciment. Derrière la gargote, la superbe demeure en travaux continue de s’agrandir.
Toutes les marchandises de l’étalage sont facturées le double de leur prix. A deux pas de là, le long de la nationale, des vendeuses calmes et souriante, attendent le chaland qui ne vient pas. Aucune d’elles, jamais, ne se risquent à proposer ses produits aux touristes qui déboulent des bus. A n’en pas douter, les propriétaires de la gargote ont fixé depuis longtemps les règles du système: ils commissionnent les compagnies de bus qui s’arrêtent chez eux en échange de quoi, ce sont eux, qui réalisent  les affaires avec les passagers. Eux et personne d’autres ! L’arrêt dure 20 minutes. Jusque là rien n’a changé depuis que j’emprunte la ligne de bus.

Nous reprenons la route et,  une demi-heure plus tard, arrivons à proximité de la frontière. Le bus tourne soudain à droite et s’engage en direction du terminal flambant neuf  construit par Sou Ching Investment Co Ltd.

45 minutes d’arrêt supplémentaires dans le nouveau terminal

Mesdames et Messieurs, nous nous arrêterons ici durant …45 minutes. Ensuite nous vous déposerons à la frontière.

– Mais nous sommes à 8 kilomètres de la frontière. Pourquoi s’arrêter maintenant ?
– Reposez vous et prenez une boisson. Il y aussi un restaurant si vous voulez manger.
– Mais nous venons tout juste de le faire !

Sourire gêné de l’employé de la compagnie qui se hâte de descendre du bus. Plusieurs autres bus sont là, eux aussi en attente. Les touristes sont excédés, d’autres semblent perdus.
Que faut il faire, me demande une passagère ? Je dois remplir des papiers ?
– Non
– Alors pourquoi s’arrête-t-on ?
– Pour vous laisser le temps de dépenser votre argent.

Inauguré le 11 janvier 2010, le bâtiment a plutôt fière allure. A l’intérieur d’une salle vaste, un seul restaurant est ouvert et non pas cinq, comme l’avait annoncé la compagnie.
La carte, bien fournie, propose des plats identiques à ceux  vendus traditionnellement dans les rues. Pas pire, pas mieux mais deux fois plus chers.

Une touriste m’avait raconté s’être fait piéger en changeant 200 euros dans ce terminal. Perte sèche sur la somme, m’avait elle affirmé, un peu plus de 33 euros.
Intriguée, je me rends donc au bureau de change pour vérifier ce qu’il en est.

Les taux sont affichés :1 THB=101 riels (le cours officiel est aujourd’hui  à 1,37), 1 dollar = 4000 riels  (4250 aujourd’hui). Et l’Euro ? Son cours n’est pas affiché. Derrière son guichet, une femme sort sa calculette qu’elle me tend : 4500 riels !
La touriste avait bel et bien été arnaqué puisque n’importe quel bureau de change de Siem Reap changeait l’euro au taux de 5400 riels.

Un autre guichet affiche en vitrine, une liste de destination « tout compris » au départ de Siem Reap vers des villes thaïlandaises ou vers le Vietnam.
-C’est bien ici que l’on achète les billets ?
– Désolé madame, c’est à Siem Reap.
– Mais c’est inscrit ici ?
– Ce sont des packages vendus à Siem Reap. – Mais que vendez-vous alors ?
– Je suis là pour donner des informations
– Quelles informations ?
– Toutes les informations
– Bon alors, combien coûte un taxi pour se rendre à la frontière ?
– Je ne sais pas.

Est-ce qu’il y a des taxis pour aller à la frontière
– Je ne sais pas
– Mais sur le panneau devant il est écrit « taxi »!
– Oui pour aller à Siem Reap.
– Combien coûte un taxi pour Siem Reap.
– 48 dollars pour quatre personnes
– Et les visas? Où se font les visas ?
– Si vous allez en Thaïlande, c’est en Thaïlande
– Oui, mais si je rentre au Cambodge
– Dans ce cas, c’est à la frontière, à Poïpet
.

J’avais donc fait le tour des prestations de « haut standing » de la société sud coréenne.

Les touristes, otages d’un système opaque

Quel bénéfice ce nouveau terminal de bus apporte t-il aux touristes ? La réponse tient en un mot : aucun.
Au mieux, ils auront pris deux repas, de qualité discutable, en l’espace d’une petite demi-heure. Ils se seront retrouvent piégés dans un hall de gare, à 8 Km seulement de la frontière. Enfin, ils auront perdu une heure à attendre qu’on veuille bien les embarquer à nouveau.
Au pire, ils auront perdu de l’argent,  victimes d’un bureau de change peu scrupuleux. Encore deux ou trois initiatives du même genre, Messieurs les sud coréens, et le temps de trajet pour rejoindre la frontière sera bientôt équivalent à ce qu’il était il y a deux ans, lorsque la N 5 n’était qu’une piste défoncée.

Route de Poïpet en 2006

Des « Taxes »pour tous

Mais si le touriste n’est pas la cible  des investisseurs sud-coréens, quelles sont donc les motivations de Sou Ching Investment Co Ltd ? La firme prétend avoir investi 6, 5 millions de dollars dans l’opération, une somme que la vente de quelques plats de nouilles ne suffira guère à amortir.

En réalité, la bonne affaire est ailleurs, dans les « taxes » que lui versent les compagnies de bus et les compagnies de taxis. Des commissions dont les montants sont bien entendu tenus secrets mais dont le monde affirment qu’elles sont énormes.
Et  les compagnies ne sont pas les seules à devoir s’en acquitter. Une amie qui allait chercher  quatre touristes à la frontière s’est fait promptement refouler vers le terminal. Là, elle a été contrainte de décliner par le menu les identités des quatre touristes attendus. On lui a même fait remarquer qu’elle devrait fournir les photocopies des passeports des touristes en question.
Au final, elle a du s’acquitter de 2,5 dollars par touristes au titre d’un « droit de stationnement ».

Les règles de ce terminal sont ainsi. Personne n’y entre sans avoir réglé « la taxe ». Ni véhicule privée, ni taxi, ni bus. Tout contrevenant privé sera évidemment surtaxé, a précisé un responsable. Tarif : 300 THB par passager non déclaré. A quel taux le bath, monsieur ?

Krystel Maurice