En continu

Quand l’Equateur tente de percer les mystères d’Angkor

Il est à peine 6h30 à Siem Reap et le restaurant de l’hôtel est désert. Les yeux rivés sur son ordinateur portable, une jeune femme entame une conversation en espagnol avec son interlocutrice
Manuelita, tu m’entends ?
Derrière la jeune femme, deux hommes d’une trentaine d’années scrutent eux aussi l’écran avec gravité. Le visage d’une veille femme apparait. Elle est assise sur une chaise de bois, au beau milieu d’un chemin de terre. Dans le champ de la caméra, deux ou trois maisons de terre recouvertes d’un enduit de chaux blanche. Près d’elle, un homme aux cheveux gris répète la question.
– Oui, oui, je t’entends
Les trentenaires semblent hypnotisés par l’image de la veille femme. Intrigué, le serveur du restaurant s’arrête un instant près d’eux. Comme il ne comprend pas l’espagnol, il se contente de donner son avis sur la technologie utilisée
– Skype very good !
Au fur et à mesure de la conversation, les voix se font plus fortes. Le trio réclame subitement un journal.
– Un journal ? Quel journal ?
Le serveur abandonne son poste, se dirige nonchalamment vers le bureau. L’attente est interminable, les trentenaires en ébullition.
– Sorry, only cambodian newspaper !
Manuelita fait savoir qu’elle s’en contentera.
– Quelle est la date du journal ?
– 26 décembre
– D’accord, mais je veux voir la date
Le trio brandit le journal devant l’écran. Manuelita ne parvient pas à lire.
-C’est écrit en Khmer
– C’est égal, il faut que je puisse voir
– Approchez davantage, lance l’assistant de Manuelita.
L’ambiance devient électrique. La veille femme exige désormais que le trio consulte la page 7.
– Il n’y a pas de page 7. Le journal n’est pas complet.Affolés, ils s’adressent à moi.
– Auriez-vous un journal complet ?
Je me précipite dans ma chambre. Faute de comprendre de quoi il s’agit, je saisis tout ce que je trouve, dévale l’escalier et livre l’équivalent d’un kiosque ambulant.
La jeune femme explique qu’une Française vient de leur donner des journaux, les uns en Français, d’autres en Anglais. Manuelita opte pour un journal français et préfère Cambodge Soir au Canard Enchainé.

Cambodge soir

– Page 7 lisez moi le titre
– « Norodom Ranariddh de nouveau « premier Ministre ».

– Ah ! C’est le Premier Ministre ! Buenos!
Je tente de rectifier.
– Non, non ! Pas du tout
– Alors, c’est qui ?
Sans attendre la réponse elle demande qu’on lui traduise le sous titre. «Faute de réelle alternative, les membres de la famille royale réintègrent tous le palais du souverain Norodom Sihamoni, où ils se voient décerner des titres honorifiques.»
Sur l’écran le visage de la veille femme s’éclaire.
-Ah ! C’est le roi alors !
-Non, c’est son demi-frère.
Froncement de sourcils trahissant l’incompréhension. Le trio vient à la rescousse
– Son demi-frère, Manuelita. Pas le roi, mais le demi-frère du roi.

La veille femme se reprend et lance d’une voix tonitruante
– La Française habite la chambre 2008.
Interloqués, les trentenaires se tournent vers moi
-Vous êtes dans la chambre 2008 ?
Je confirme.
-Oh ! Incroyable, elle a deviné!
Le trio exulte et j’en profite pour tenter de comprendre à qui j’ai affaire. L’un d’un d’eux m’indique que Manuelita est une futurologue équatorienne, tout comme la jeune femme qui converse avec elle. Eux, sont respectivement Colombien et Portugais.
– Manuelita, elle est extraordinaire ! C’est la plus grande futurologue de tous les temps. Vous avez entendu, elle a pu dire quelle chambre vous occupez
Au risque de le décevoir, je lui montre l’énorme clef de bois que je tiens dans la main et sur lequel est inscrit le numéro de ma chambre.
– Elle ne l’a pas vu. Non, non, elle ne l’a pas vu. Elle l’a deviné !.
Je n’insiste pas. D’ailleurs Manuelita ne m’en laisse pas le temps.
– Combien il a d’enfants ?
Le Portugais se tourne vers moi et répète la question en Anglais.
-Combien le roi a-t-il d’enfants ?
Je leur dit que Norodom Sihamoni est célibataire et n’a pas d’enfants. Contrariée, Manuelita s’agite sur son fauteuil :
– Mais son demi frère, le premier ministre, il a combien d’enfants, lui ?
– No, se Manuelita, espera!

La futurologue se contorsionne de plus belle et finit par lancer:
– Bon de toute manière, la politique n’est pas importante dans cette affaire. Passons à une autre page. La page 5 ! Qu’y a t-il d’écrit ?
Vent de panique sur la salle du restaurant.
-Manuelita, la page 5, c’est la page des petites annonces.
– Ca ne va pas. Je ne peux rien voir avec la publicité

Le Portugais abandonne et laisse la jeune fille se débrouiller avec son amie.
– Elles vont parler ensemble toutes les deux, c’est mieux.
– Mais que faites-vous exactement ?
– Nous voulions qu’elles nous disent si nous avons des chances de réussir notre business au Cambodge.
– Ah vous habitez ici ?

US-Dollars

– Non, nous sommes arrivés il y deux jours seulement. Nous travaillons dans la finance et nous voulions passer un contrat avec le gouvernement. On a dû prendre rendez-vous avec un général. On l’a vu hier.
– Et alors ?
– Alors on n’y comprend rien. Il nous a bien reçus. Il nous a dit qu’il pouvait nous aider et qu’il avait aussi beaucoup de relations très haut placées.
– Alors tout va bien
– On lui a bien précisé que nous n’investirions pas un dollar tant que le contrat n’était pas signés
– Et il ne veut pas le signer?
– Il a dit qu’il le ferait plus tard et c’est cela qui nous inquiète
– Pourquoi, cela prendra beaucoup de temps ?
– On ne sait pas. Il a nous demandé si on avait visité le temple d’Angkor Wat.

Angkor-wat-Krystel-Maurice-2008ok

– Qu’est-ce qu’Angkor Wat vient faire dans cette affaire ? Vous voulez investir à Siem Reap ?
– Pas du tout. On veut créer une société à Phnom Penh. On travaille pour une compagnie qui garantie des emprunts. Mais il nous a dit: « Allez d’abord visiter Angkor Wat et revenez me voir ensuite ».
– Et c’est pour cela que vous êtes à Siem Reap ?
– Oui, on va visiter Angkor Wat aujourd’hui, et demain, nous retournerons voir le Général à Phnom Penh.
– Et il ne vous a pas dit pourquoi vous deviez venir ici ?
– Non, nous, on n’y comprend plus rien. On sait juste que Angkor Wat, c’est un temple. Mais pourquoi on doit voir ce temple ? Vous avez une idée vous ? C’est pour ça qu’on a décidé de faire un Skype avec Manuelita. Parce qu’elle, elle est capable de deviner ce que le général a en tête. Par la suite, on la consultera régulièrement pour qu’elle nous dise comment nous y prendre avec lui. On a vraiment besoin d’elle parce que pour nous, tout ça, c’est bizarre!

 

Krystel Maurice