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Des milliers de spectateurs pour la fête du Sillon Sacré à Angkor

L’occasion était belle. Trente trois ans que la fête du Sillon Sacré n’avait pas été célébrée à l’intérieur du site des temples d’Angkor. La dernière fois, c’était en 1967. Le roi Norodom Sihanouk qui entendait montrer son attachement à la terre et à l’agriculture avait remis cette fête à l’honneur quatre ans plus tôt. D’origine hindouiste, la cérémonie marquait le début de la saison des pluies et des labours. Reportage.

 

En ce 2 mai 2010, des milliers de Cambodgiens se sont rendus à Angkor. Dès l’aube, comme toujours pour les grandes occasions. Le Labour royal qui promettait d’être grandiose avait lieu à Angkor Thom, sur l’esplanade située en face de la Terrasse des Éléphants. Et chacun voulait être bien placé pour cette cérémonie à laquelle beaucoup assistait pour la première fois.

A 7h30, la porte sud d’Angkor Thom était déjà infranchissable. Un contrôle de billet ralentissait le trafic et l’étroitesse de la porte faisait le reste.

Les policiers lançaient des ordres que les conducteurs de motos, roues contre roues, exécutaient avec la plus grande peine. Gestes brutales, atmosphère électrique, non vous ne passerez pas, dégagez sur le chemin, là, vers la droite. La jeunesse s’affolait un peu, faisait de son mieux mais rien n’avançait. Les policiers ont appelé des renforts, qui se sont plantés de chaque côté de la porte, organisant le passage par petits groupe. De l’autre côté de la porte, un des policiers hurlait si fort qu’il en a soudain perdu la voix. Un immense convoi de véhicules en tous genre arrivait à contre sens et tentait de sortir du site, après avoir déposé leurs passagers. Le policier avait beau agiter les bras et s’égosiller dans son talkie walkie, les deux flots s’agglutinaient et menaçaient de paralyser la circulation durant des heures.

Autour de Bayon les vendeurs ambulants faisaient leurs affaires depuis des heures. Toutes les boutiques de souvenirs, toutes les échoppes de restauration avaient été démonté depuis plusieurs semaines à la demande des autorités qui voulaient faire place nette pour les cérémonies de Vesak Bochea et du Sillon Sacré.  Auraient-elles le droit de se réinstaller ? Pas si sûr. En attendant des jours meilleurs, plusieurs avaient enfourché leur vélo et proposaient des boissons, du pain ou quelques beignets.

Sur la Terrasse des Éléphants, c’était la bonne humeur. Les enfants s’amusaient autant que les personnes âgées, personne ne se bousculait, même si chacun essayait de se placer au mieux. Et quand rien n’y faisait, on patientait tranquillement, sourires aux lèvres.
Une discipline qui surprend toujours les Occidentaux, peu enclins à patienter des heures au soleil sans avoir la certitude d’être au premier rang. Au premier rang, ils l’ont été, à leur grande surprise d’ailleurs. Des chaises recouvertes d’un tissu blanc les attendaient sur la Terrasses des Éléphants, tout à côté de la loge royale.

Le roi Norodom Sihamoni était arrivé vers 8H30 vêtu d’un costume sombre.
Dans le passé, au jour choisi par les astrologues du Palais, le roi traçait le premier sillon dans une rizière symbolique de Phnom  Penh, inaugurant ainsi la saison des labours.
Aujourd’hui, ce rituel est accompli par un haut dignitaire, incarnant pour l’occasion le roi de Meakh, qui mène l’attelage et laboure. Sa femme, dans le rôle de la reine Me Hour sème les graines.
Après avoir fait trois fois le tour de la rizière, la procession s’arrête ensuite à une chapelle qui abrite une représentation de Çiva pour prier. Les brahmanes y invoquent y la protection des Dieux.

Le moment tant attendu est enfin arrivé. Les bœufs sacrés sont dételés et conduits devant sept plateaux d’argent contenant du riz, du maïs, du sésame, des haricots, de l’eau, du vin de palme et de l’herbe fraîche. En fonction du choix des bœufs, la récolte sera bonne ou non.

S’ils choisissent les céréales, la moisson sera bonne. S’ils mangent les herbes, les maladies sont à craindre pour le bétail. S’ils boivent de l’eau, les pluies seront abondantes et la paix règnera, mais s’ils boivent de l’alcool, le Royaume sera confronté à de grosses difficultés.

La foule, silencieuse, scrute les bœufs. Des touristes consultent le dépliant du Ministère du tourisme contenant l’explication du rituel. Une jeune Chinoise demande à son guide s’il est possible que les bœufs refusent toute nourriture. Non, non, c’est impossible. Une clameur s’élève de la foule. Un bœuf a choisi le maïs, l’autre les haricots. Comme l’an dernier à Phnom Penh. Puisque le riz a été délaissé, est- ce à dire que les rizières ne seront pas productives ? De plus, aucun d’eux n’a bu de l’eau. Est-ce à dire que, comme l’an dernier, le Cambodge sera confronté à la sécheresse? Le chef des Bakkous qui a imploré les Dieux, rassure. Une annonce au micro précise que la récolte sera bonne. A vérifier.

La cérémonie s’achève. Une touriste vêtue d’un short court et d’un débardeur alpague un garde royal et lui demande de poser avec elle en photo. Le jeune homme est gêné mais s’exécute. L’étrangère jubile. Elle finit par lui emprunter son casque qu’elle  visse sur sa tête. Des familles cambodgiennes assistent à la scène sans mot dire. Seuls les regards expriment l’outrage ressenti.

A la porte d’Angkor Thom, les embouteillages sont pires  qu’en début de journée. Les gardes royaux qui avaient embarqué à bord de deux bus sont bloqués depuis près d’une heure. Ils n’auront d’autres choix que de sortir des véhicules pour prêter main fortes aux policiers.

Texte et photos Krystel Maurice