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Sihanoukville: la poisse des plaines de Kam

Nous étions partis de Sihanoukville pour une grande virée dans les polders, là où la mère de Marguerite Duras avait défié les colères de la Mer de Chine avec de pauvres sacs de sable. Marguerite en avait tiré un roman, « Un barrage contre le Pacifique » publié en 1950.
Nous avions soigneusement évité cette Nationale 4 où les camions qui remontent sur la capitale ont une fâcheuse tendance à vous confondre avec des moustiques. Ils vous frôlent en vous doublant, votre moto se met à swinguer au milieu d’un tourbillon d’air et de poussière, vous êtes chassés de la chaussée, pas de quartier. S’il y a un accotement, ce sera votre jour de chance. Dans l’hypothèse inverse…
La piste qui longeait la mer était donc de loin préférable. Deux villages de pêcheurs plus loin, une enfant avait surgit de derrière un camion pour traverser la piste en courant, à un cheveu de la roue de l’une de nos motos. Elle n’avait pas même remarqué le danger et continuait de sourire, de l’autre côté de la piste.

La plage s’étirait à l’infini, le long du golf de Siam. Outremer au large, turquoise plus près de la côte.Au détour d’un pont, la rivière gagnait paresseusement le sud. Images du bout du monde ? Trop tard. Un hôtel karaoké était sorti de terre il y a peu. De superbes filles y appâtaient des clients fortunés des environs. La facture y était, disait-on, aussi impressionnante que la dimension des salons.

Les pluies de septembre avaient transformé la piste en un gigantesque nid de poules. Tenir le guidon fermement, pas de freinage intempestif, ne jamais utiliser le frein avant. Nous avions retenus la leçon. Enfin jusqu’à la hauteur d’un de ces giratoires prétentieux que le Cambodge affectionne. Les pistes s’écartèlent en plusieurs bras vers un horizon improbable et comme pour combler le vide, les autorités se croient bien inspirées d’y élever un monument.
C’est là, au milieu de rien, que le giratoire se dressait. Une route partait sur la gauche, l’autre filait tout droit. Entre les deux, une grosse cuvette de sable, d’où émergeait quelques blocs de pierre. Ça secouait sec, la technique à adopter faisait défaut, l’un de nous a dérapé et s’est retrouvé sur le flanc, emberlificoté dans la moto. Il ne bougeait plus, sonné.

Quelques villageois s’étaient attroupés, comme toujours. Juste pour voir, jamais pour secourir. Car au Cambodge, personne n’a la moindre idée de ce qu’il convient de faire. Aucun service d’ambulance, aucun numéro d’urgence à appeler, d’ailleurs on n’imagine même pas qu’un tel dispostif puisse exister. Phnom Penh vient tout juste d’en être doté, le service ne répond déjà plus car il est submergé d’appels fantaisistes. Farceurs par nature, les Cambodgiens passent des heures à composer le numéro et s’amusent comme des enfants en inventant des accidents qui n’ont jamais eu lieu. A la campagne, on reste là, les bras ballants durant de longues minutes, comme tétanisés. Un homme d’une trentaine d’année, cartable en bandoulière, a dégainé un petit flacon d’essence odorante et nous l’a tendu. L’aide s’est arrêtée là.
D’autres amis sont venus à la rescousse pour rapatrier le blessé à Sihanoukville. Il apparaissait seulement commotionné.

Rizière près de Veal Ream Photo Krystel Maurice

Rizière près de Veal Ream
Photo Krystel Maurice

Le ciel était d’encre, nous nous enfoncions à travers les rizières. Le pont de bois s’était effondré durant les pluies de septembre, nous avons tenté une autre piste. En vain. L’orage s’est abattu sur Veal Ream. Les gens d’ici disent qu’il y pleut toute l’année, que le microclimat porte la poisse. Une heure et des tonnes d’eau plus tard, nous étions contraints de rebrousser chemin. « Le soir tombait vraiment très vite dans ce pays » écrivait Marguerite Duras.

Au final, le blessé, se retrouvait avec une triple fracture de la clavicule et une côte cassée. La plaine de Kam avait désespéré la mère de Marguerite. Nous aussi.

 

Krystel Maurice