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Meurtre du syndicaliste Chea Vichea: les deux accusés retournent en prison quatre ans après leur remise en liberté

Accusés du meurtre de Chea Vichea, Born Samnang ( à gauche ) et Sok Sam Oeun clament leur innocence à l’issue du verdict prononcé ce 27 décembre 2012 par la Cour d’Appel.

« Voici le message que j’envoie au monde. J’ai décidé de retirer ma plainte [NDLR pour le meurtre de mon frère Chea Vichea] parce que j’ai perdu confiance dans le système judiciaire de notre pays. Les deux accusés ne sont pas les meurtriers de mon frère ». Ce 30 décembre 2012, Chea Mony n’hésite pas à dénoncer publiquement la corruption du système judiciaire cambodgien qui vient de renvoyer en prison Born Samnang et Sok Sam Oeun, les deux supposés coupables du meurtre du syndicaliste, quatre ans après les avoir remis en liberté.

Reprenons brièvement les faits, que nous avions plus longuement détaillés dans cet article en 2009.
Le 22 janvier 2004 vers 9 h du matin, Chea Vichea, le syndicaliste le plus populaire du pays, est abattu de plusieurs balles par deux motocyclistes alors qu’il se trouvait devant un kiosque à journaux près du Vat Lanka, à Phnom Penh.

Cinq jours après le meurtre, la police arrête deux hommes, Born Samnang, alors âgés de 23 ans et Sok Sam Oeun, 36 ans. Exhibés devant les caméras de télévision les deux hommes crient leur innocence tandis que les chaines de télévision affirment qu’ils sont passés aux aveux. Commencent alors pour eux une longue descente aux enfers dans un contexte judiciaire marqué par d’incessantes irrégularités, sur fond d’allégations de tortures policières, d’intimidations de témoins et d’interférences politiques dans la procédure.

Le 1er aout 2005, les deux accusés sont condamnés à 20 ans de prison par le tribunal de Phnom Penh en dépit du manque de preuves et d’alibis crédibles. Le jugement déclenche une avalanche de protestation mais les deux accusés, qui ont fait appel, croupiront deux années supplémentaires en prison avant que la Cour d’appel ne se réunisse enfin. Pour, au bout du compte, clore l’enquête en confirmant la peine prononcée en première instance.

Born Samnang et Sok Sam Oeun se portent alors devant la Cour suprême, ultime espoir pour eux de voir enfin passer la justice. Une fois encore, militants des droits de l’homme, syndicalistes, juristes, et responsables Onusiens dénoncent une justice au service du pouvoir et se mobilisent pour demander leur libération et la réouverture de l’enquête.

Liberté provisoire

Le 31 décembre 2008, à la surprise générale, le président de la Cour suprême ordonne que les accusés soient remis en liberté. Il renvoie l’affaire en Cour d’Appel, laquelle est priée rouvrir de l’enquête.
Le décès mystérieux, sept semaines auparavant, de Hok Lundy, numéro 1 de la police cambodgienne, a t-il influé sur la décision de la Cour suprême? Ce général quatre étoiles, décrit dans cet interview à l’Express comme l’homme des basses œuvres du Premier ministre Hun Sen, a-t-il joué un rôle de premier plan dans le meurtre de Chea Vichea ?
C’est en tous cas ce qu’affirme Heng Pov, longtemps chef tout puissant de  la police de Phnom Penh, ancien secrétaire d’état au ministère cambodgien de l’Intérieur, et également ex-conseiller du Premier ministre Hun sen. Il y déclare « Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que les deux suspects, Born Samnang et Sok Sam Oeun, n’avaient rien à voir avec le meurtre. » Cette conspiration a été, selon lui, fomentée au plus haut niveau de l’État et les deux accusés ne sont que des boucs émissaires.
Aujourd’hui, Heng Pov croupit dans une prison de la capitale, condamné pour meurtres et corruption.

Depuis 2008, les deux accusés, en liberté provisoire, tentent de reprendre gout à la vie. Born Samnang devenu moto-dop, vit avec sa mère et sa sœur tandis que Sok Sam Oeun s’est marié et est père d’une petite fille.

Réouverture de l’enquête

Les 17 et 18 aout 2009, la Cour d’Appel se réunit pour rouvrir l’enquête, comme il lui a été ordonné. « Cette affaire n’est toujours éclaircie et nous devons mener de nouvelles investigations concernant l’implication de la police dans le meurtre », déclare Chuon Sunleng, Président de la Cour à l’issue d’une audience de deux heures. Les deux condamnés demeurent en liberté mais les charges retenus contre eux ne sont pas levés.

De report en report, plus de deux s’écouleront encore avant qu’elle ne se réunisse enfin, le 7 novembre 2012. L’audience n’apporte aucun élément nouveau à l’enquête. Pour tous, l’heure est  donc à l’optimisme ; on s’attend à ce que les charges contre les accusés soient définitivement levées.

Les deux accusés renvoyés en prison

Mais ce 27 décembre 2012- énième rebondissement de cette affaire aussi opaque qu’une mare en saison de pluie- contre toute attente, la Cour d’Appel renvoie Born Samnang et Sok Sam Oeun en prison. Ils devront y purger le reste de leur peine, soit encore quinze années. La salle d’audience est abasourdie, les deux accusés, en pleurs, hurlent leur innocence et crient à l’injustice, leurs avocats s’insurgent contre l’absence de preuve contre leurs clients et le vide de l’enquête.

Syndicats et organisations de défense des droits de l’homme protestent contre cette  « parodie de justice » et appellent la Cour suprême à mettre fin à ce qu’ils qualifient de « grossière farce ».

« Ce verdict s’ajoute aux nombreuses tragédies qui se sont produites en 2012 et en font l’année la plus terrible en matière des droits de l’homme depuis une décennie »,  ajoute-t-ils dans un communiqué.

Les accusés ont certes fait appel de ce verdict « injuste » auprès de la Cour suprême.
La décision de Chea Mony, le frère de la victime, de retirer sa plainte pour meurtre, sera-t-elle alors de nature à changer le cours de l’affaire ? Chea Mony  n’a, répète-t-il, que peu d’espoir mais il tient à faire savoir qu’il n’a plus confiance en la justice de son pays.

 

Krystel Maurice