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Les deux boucs émissaires de l’assassinat de Chea Vichea enfin acquittés

Enfin acquittés après dix ans de cauchemar.

Cinq ans, huit mois et un jour, c’est le temps qu’ils auront passé dans la prison de Prey Sar avant d’être enfin acquittés hier après midi par la Cour suprême. Accusés en janvier 2004 et condamnés à 20 ans prison l’année suivante pour le meurtre de Chea Vichea, le syndicaliste le plus populaire du pays, Born Samnang et Sok Sam Oeun, auront vécu un cauchemar durant près de dix ans.

«N’ayant pas de preuve à charge contre Born Samnang et Sok Sam Oeun, et était donné qu’ils ne se trouvaient pas sur les lieux du crime, nous levons les charges retenues contre eux»,  a déclaré mercredi le  juge Kim Ponn qui préside la Cour suprême.

Meurtre politique”

Pour comprendre comment ces deux hommes, boucs émissaires d’un « meurtre dont le contexte est incontestablement politique », comme l’affirmait le roi Sihanouk, se sont retrouvés au cœur de cette sombre affaire, il convient de rappeler les faits.

Le 22 janvier 2004 vers 9 h du matin, Chea Vichea, président du syndicat du textile le plus puissant du Cambodge et véritable bête noire du pouvoir, est abattu de plusieurs balles par deux motocyclistes alors qu’il se trouvait devant un kiosque à journaux près du Vat Lanka, à Phnom Penh.

Cinq jours après le meurtre, la police arrête deux hommes, Born Samnang, alors âgés de 23 ans et Sok Sam Oeun, 36 ans. Exhibés devant les caméras de télévision les deux hommes crient leur innocence tandis que les chaines de télévision affirment qu’ils sont passés aux aveux. Commencent alors pour eux une longue descente aux enfers dans un contexte judiciaire marqué par d’incessantes irrégularités, sur fond d’allégations de tortures policières, d’intimidations de témoins et d’interférences politiques dans la procédure.

Le 1er aout 2005, les deux accusés sont condamnés à 20 ans de prison par le tribunal de Phnom Penh en dépit du manque de preuves et d’alibis crédibles. Le jugement déclenche une avalanche de protestation mais les deux accusés, qui ont fait appel, croupiront deux années supplémentaires en prison avant que la Cour d’appel ne se réunisse enfin. Pour, au bout du compte, clore l’enquête en confirmant la peine prononcée en première instance.

Born Samnang et Sok Sam Oeun se portent alors devant la Cour suprême, ultime espoir pour eux de voir enfin passer la justice. Une fois encore, militants des droits de l’homme, syndicalistes, juristes, et responsables Onusiens dénoncent une justice au service du pouvoir et se mobilisent pour demander leur libération et la réouverture de l’enquête.

Liberté provisoire

Le 31 décembre 2008, à la surprise générale, le président de la Cour suprême ordonne que les accusés soient remis en liberté. Il renvoie l’affaire en Cour d’Appel, laquelle est priée de rouvrir de l’enquête.
Le décès mystérieux, sept semaines auparavant, de Hok Lundy, numéro 1 de la police cambodgienne, a t-il influé sur la décision de la Cour suprême? Ce général quatre étoiles, décrit dans cet interview à l’Express comme l’homme des basses œuvres du Premier ministre Hun Sen, a-t-il joué un rôle de premier plan dans le meurtre de Chea Vichea ?
C’est en tous cas ce qu’affirme Heng Pov, longtemps chef tout puissant de  la police de Phnom Penh, ancien secrétaire d’état au ministère cambodgien de l’Intérieur, et également ex-conseiller du Premier ministre Hun sen. Il y déclare « Il ne m’a pas fallu longtemps pour comprendre que les deux suspects, Born Samnang et Sok Sam Oeun, n’avaient rien à voir avec le meurtre. » Cette conspiration a été, selon lui, fomentée au plus haut niveau de l’État et les deux accusés ne sont que des boucs émissaires.
Aujourd’hui, Heng Pov croupit dans une prison de la capitale, condamné pour meurtres et corruption.

Les deux accusés, en liberté provisoire, tentent de reprendre gout à la vie. Born Samnang devenu moto dop, vit avec sa mère et sa sœur tandis que Sok Sam Oeun s’est marié et est père d’une petite fille.

Réouverture de l’enquête

Les 17 et 18 aout 2009, la Cour d’Appel se réunit pour rouvrir l’enquête, comme il lui a été ordonné. A l’issue d’une audience de deux heures, les deux condamnés demeureront en liberté mais les charges retenus contre eux ne seront pas levées.

De report en report, plus de deux ans s’écouleront encore avant qu’elle ne se réunisse enfin, le 7 novembre 2012. L’audience n’apporte aucun élément nouveau à l’enquête. Pour tous, l’heure est  donc à l’optimisme ; on s’attend à ce que les charges contre les accusés soient définitivement levées.

Les deux accusés renvoyés en prison

Mais ce 27 décembre 2012- énième rebondissement de cette affaire aussi opaque qu’une mare en saison de pluie- contre toute attente, la Cour d’Appel renvoie Born Samnang et Sok Sam Oeun en prison. Ils devront y purger le reste de leur peine, soit encore quinze années. La salle d’audience est abasourdie, les deux accusés, en pleurs, hurlent leur innocence et crient à l’injustice, leurs avocats s’insurgent contre l’absence de preuve contre leurs clients et le vide de l’enquête.

Syndicats et organisations de défense des droits de l’homme protestent contre cette  « parodie de justice » et appellent la Cour suprême à mettre fin à ce qu’ils qualifient de « grossière farce ».

« Ce verdict s’ajoute aux nombreuses tragédies qui se sont produites en 2012 et en font l’année la plus terrible en matière des droits de l’homme depuis une décennie »,  ajoute t-ils dans un communiqué.

Les accusés font fait appel de ce verdict « injuste » auprès de la Cour suprême. Chea Mony, le frère de la victime, retire sa plainte pour meurtre, mais il crie haut et fort qu’il n’a plus confiance en la justice de son pays.

Hier, au cours des quatre heures d’audience à la Cour suprême, les juges ont encore essayé de trouver des preuves que les deux hommes se connaissaient avant le meurtre de Chea Vichea, ce qu’ils nient depuis leur arrestation. Des témoins ont aussi réaffirmé que Born Samnang se trouvait à Prey Veng le jour du meurtre.

A l’annonce de leur acquittement, les deux hommes sont tombés à genoux tandis que l’auditoire applaudissait à tout rompre. En quittant la Cour, Sam Oeun s’est écrié « Je voudrais que le monde sache que moi, Sok Sam Oeun, j’ai été libéré ce 25 septembre et que la justice au Cambodge existe ».

Les deux hommes ne recevront aucune compensation financière pour les tords qui leur ont été causés, ainsi que l’a précisé le juge. Les associations de défense des droits de l’homme ont appelé la justice à reconsidérer «  sa responsabilité morale » dans cette affaire.

Reste qu’à ce jour, presque dix ans après le meurtre de Chea Vichea, ses meurtriers courent toujours.

Krystel Maurice