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A Phnom Penh, la surprise est au coin de la rue

Des marchés grouillant de vie et de rires, des échoppes populaires où l’on avale une assiette de riz, des restaurants chics et choc aux décors feutrés et inventifs, d’autres dégoulinant de mauvais goût et de prétention; des dizaines de pagodes autour desquelles s’installent les plus démunis parce qu’ils y trouvent de quoi calmer leur faim; de superbes avenues bordées de villas coloniales héritées du Protectorat français. Quelques artères presque aussi larges que les Champs Élysées, engorgées de motos le jour, et qui, très tôt, la nuit venue, se vident de leur circulation.
Celle que l’on surnommait autrefois « la perle de l’Asie» se réveille enfin, après des années de cauchemar suivies d’une interminable période d’immobilisme. Phnom Penh veut vivre, Phnom Penh renaît, Phnom Penh s’engouffre dans la modernité. Pour le meilleur et pour le pire.

Marché de Phnom penh

22 h. C’est l’heure où la jeunesse dorée cambodgienne aime épater la galerie. Une Porsche noire flambante neuve remonte le boulevard Monivong à la vitesse d’une météorite; deux Maserati aux vitres sombres se disputent la largeur du boulevard Norodom, du monument de l’Indépendance à Vat Phnom. Quai Sisowath, une demi-douzaine de beautés cambodgiennes, cheveux aux vents, juchées sur le capot arrière d’un cabriolet Mercedes, saluent bruyamment les touristes étrangers attardés aux terrasses des cafés. Premier passage devant le restaurant La Croisette à vitesse très modérée, histoire de bien montrer, qu’ici aussi, c’est devenu possible. Retour en sens inverse, pour un bis parfaitement rôdé. Les têtes s’agitent au rythme de la musique qui crache ses décibels. Étrange parfum de Dolce Vita à la sauce tropicale dans cette ville qui fut la plus élégante des capitales de la région avant d’être réduite à l’état de ville fantôme d’avril 1975 à janvier 1979.

Esplanade du Palais royal à Phnom Penh

vVlla coloniale à Phnom Penh

A quelques mètres de là, des femmes et leurs bébés, dorment à même le sol. Comme chaque nuit aussi, des familles et des bandes de gamins squattent les allées qui longent le Musée National. Au petit matin, devant l’entrée du Musée, c’est la bousculade dans le petit réduit qui fait office de toilettes publiques. Les mères remplissent des timbales d’eau et débarbouillent les plus petits. Les adolescents se sont déjà éparpillés dans la ville, la police n’est jamais loin.

La petite marchande de pains au chocolat installe sa boutique ambulante au coin de l’université des Beaux Art. Curieuse audace dans un pays où le petit déjeuner se compose traditionnellement d’une soupe ou d’un porridge de riz. Trois heures plus tard, son étalage est vide.
Du haut du pont Chruoy Changvar, la rivière Tonle Sap se glisse dans la ville à la rencontre des eaux du Mékong. Infinis dégradés de bruns, de jaune, d’orange. De chaque côté de la rive, des masures de bois aux toits de tôle égrènent leur misère. Le labyrinthe de sentiers qui les dessert s’ouvre sur des intérieurs vides comme l’univers. Des familles s’y entassent dans la pénombre, privées de tout mais sourires aux lèvres. Les enfants jouent dans des marres boueuses. Un bout de planche, deux grosses pierres font fonction de pont. Au débouché d’un contour, on se retrouve brutalement dans une cuisine, nez à nez avec une grand-mère qui épluche ses légumes. Elle invite l’étranger à s’asseoir sur la natte qui recouvre la pièce grande comme un mouchoir.

Phnom Penh le long du bassac

La ville est un gigantesque chantier où les promoteurs immobiliers s’en donnent à cœur joie. Projets d’hôtels de luxe, résidences haut de gamme, la capitale toute entière est à vendre aux plus offrants. Des quartiers entiers sont promis à la démolition, et comme partout dans le pays, les expulsions en faveur des compagnies privées, étrangères ou locales, sont légions.
Les premières tours ont fait leur apparition sonnant le glas d’un urbanisme horizontal qui lui conférait un charme unique en Asie. Sourires aux lèvres, les Phnom Penhois ne semblent pas s’en émouvoir. Plus de 40% de sa population n’a pas vingt ans et leur gaité est contagieuse. La ville, elle, veut revivre et la surprise est à chaque coin de rue.

 

Krystel Maurice