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Nouvelle alerte pour la survie des dauphins d’Irrawady

« Vingt-trois dauphins sont morts entre 2011 et 2014. Mais depuis le début de l’année, soit en trois mois et demi, pas moins de quatre nouveaux décès ont été enregistrés », expliquait Chhit Sam Ath, le directeur de WWF pour le Cambodge lors d’une conférence de presse à Phnom Penh le 16 mars. « Si des mesures drastiques ne sont pas prises pour protéger les dauphins d’Irrawady, l’espèce risque de disparaître»». Un signal d’autant plus inquiétant que la population totale dans la région est estimée à quelque 85 individus seulement vivant le long d’un tronçon de 190 km, entre la frontière laotienne et Kratie.

Deux semaines plus tard, le 1er avril, des villageois de la commune de Preah Rom Kel dans la province de Stung Treng découvraient la carcasse d’un des plus grands spécimens du secteur, une femelle mesurant 2,5m de long et pesant près de 200 kg. Elle ne présentait cependant aucune blessure et sa mort est sans doute liée à son âge, entre 26 et 30 ans, selon un responsable de l’administration des pêches de la province.

Depuis 2004, le dauphin du Mékong, également nommé dauphin d’Irrawaddy, figure sur la liste des espèces menacées établie par l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN). Ce cétacé, qui vit aussi bien dans l’eau douce que dans l’eau salée, est le descendant d’animaux que le recul des océans a emprisonné à l’intérieur des terres il y a plusieurs dizaines de milliers d’années. Gris et discret, le nez court et plat, on l’assimile souvent à l’orque dont il présente des similitudes sur le plan génétique.

Les Cambodgiens, eux, le vénèrent car ils pensent qu’il est la réincarnation d’êtres humains. Selon une légende populaire, une jeune fille poursuivie par les forces du mal avait cherché refuge dans le Mékong. Le fleuve avait entendu ses prières et l’avait métamorphosé en une créature de la rivière pour la protéger. Elle avait ainsi pu échapper aux démons et avait vécu en paix. C’est ainsi, disent les habitants de la région, que sont nés ces dauphins.

10 000 mètres de filets de pêche saisis

Victimes de la pêche, ces cétacés restent souvent prisonniers des filets. D’autant plus en saison sèche, comme c’est le cas actuellement, lorsque le niveau de l’eau est au plus bas et qu’ils se trouvent confinés dans des secteurs très réduits.

WWF a donc récemment renforcé sa surveillance et 68 rangers sont désormais chargés de patrouiller entre Kratie et Stung Treng pour débusquer les pêcheurs qui installent des filets dans les zones où vivent les dauphins. Et les 15 et 16 mai, lors d’une opération conjointe impliquant l’administration des pêches et les autorités locales, ils ont découvert 132 filets tendus dans le district de Sambor, au cœur même d’un des secteurs protégés de la province de Kratie. Mais le temps de repérer les fautifs, ceux-ci étaient parvenus à s’enfuir à bord d’une dizaine de bateaux. Dans les heures qui ont suivis, plus de 10 000 mètres de filets ont été collectés et brûlés par les autorités et un bateau a été confisqué.

Dauphins du Mékong

Pollution et barrages sur le Mékong

La pêche n’est pas cependant la seule raison du déclin des dauphins. La pollution et la dégradation de l’écosystème du Mékong sont également en cause, souligne WWF. Un sujet qui depuis des années irrite le gouvernement. En 2009, l’association avait d’ailleurs frisé l’expulsion pour avoir osé publier un rapport évoquant la présence de taux élevés de DDT, de PCB et de mercure sur les cadavres de jeunes cétacés. Car plus encore que le faible nombre de dauphins, c’est la très forte hausse de la mortalité des nouveau-nés, constatée ces dernières années, qui pose question: 88 décès depuis 2003 dont plus de 60% avaient moins de deux semaines.

WWF avait donc cherché à connaître les raisons pour lesquelles les jeunes dauphins ne parvenaient pas à survivre. Les autopsies pratiquées par le Dr Verné Dove sur les jeunes dauphins décédés avaient permis d’identifier la présence d’une bactérie (Aeromonas hydrophila), qui leur avaient été fatale. Or cette bactérie n’est pas mortelle en soi. Si ces dauphins n’avaient pas survécu, c’est que leur système de défense immunitaire était affaibli, les rendant plus sensibles aux maladies infectieuses. Pour le Dr Dove, cet affaiblissement était dû à des contaminants environnementaux. Et les analyses avaient en effet révélé des taux élevés de DDT, de PCB et de mercure.

Outre la survie des dauphins, ces polluants risquent de poser des problèmes importants pour la santé des populations des différents pays traversés par le Mékong, soulignait alors WWF. Le gouvernement avait réfuté en bloc ce rapport considérant qu’il portait « gravement atteinte au secteur touristique au Cambodge ». Selon les chiffres officiels, 30 000 touristes se rendent dans la région chaque année pour observer les dauphins.

Les projets de construction de 11 barrages sur le bassin inférieur du Mékong, principalement au Laos, préoccupe également WWF. Ainsi, le barrage de Don Sahong, au sud du Laos, en lisière avec la frontière cambodgienne, sera situé à seulement un kilomètre de l’habitat des mammifères. Le Fonds mondial pour la nature qui réclame sa suspension redoute que ce barrage ne bloque une route de migration des poissons nécessaires à l’alimentation des dauphins. Il craint également que les explosifs utilisés pour sa construction n’endommagent leur appareil auditif, lequel est très sensible et leur permet de s’orienter.

 

Krystel Maurice