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Siem Reap: derrière la grille de fer de l’hôpital

Photo©Laurent Mazzagio

Il venait tout juste d’être prévenu que son plus jeune frère avait été transporté au Referral Hospital de Siem Reap, l’hôpital public de la ville des temples d’Angkor. Non, il ne savait pas ce qui s’était passé. Son frère était inconscient, c’était tout ce qu’on lui avait dit.
Deux heures plus tard, nouvel appel. « Je ne peux pas sortir, je suis enfermé dans l’hôpital. Je veux aller acheter de quoi manger mais la porte est fermée ». Il expliquait qu’une lourde grille de fer barrait l’aile du bâtiment et qu’il lui était impossible de rejoindre la cour.
Le lendemain il avait réclamé une couverture. « Les matelas sont si sales que personne ne dort dessus ». La phrase m’a intriguée. Il travaillait six mois par an dans les rizières et je l’avais souvent vu s’endormir n’importe où. Lorsque dans l’après-midi, il a expliqué que son frère s’étouffait, qu’il n’avait toujours pas vu de médecin depuis la veille, j’ai fini par me rendre à l’hôpital.

 

«Faites le vous-même!»

Dans la chambre commune, des malades et leurs familles étaient alignés le long du mur, à même le sol. Tous les lits étaient vides, à l’exception de celui sur lequel son frère était étendu. Visage de cire, lèvres bleues, plus aucun souffle de vie apparent. « Il lui faut de l’oxygène. J’ai demandé plusieurs fois à l’infirmière mais elle ne vient pas. ». Autour de lui, des familles se sont pressées. Un homme a glissé un coussin sous la tête du malade, un patient qui trainait la jambe a passé un mouchoir humide sur son visage et son torse. Toute la chambrée s’est mobilisée. Une femme a saisi un morceau de carton pour le ventiler, une autre m’a pris la main, pour signifier qu’il fallait se montrait courageux.
Son frère s’est précipité hors de la chambre pour réclamer une nouvelle fois de l’oxygène. Dans son bureau, l’infirmière examinait une radio et remplissait des papiers. Elle a toisé l’intrus et d’un hochement de menton a lancé. «  Faites le vous-même ! ».
Il a saisi l’appareil qui se trouvait dans le couloir et est revenu dans la chambre. L’homme à la jambe raide a plongé sous le lit pour chercher une prise et ils lui ont glissé les tuyaux de plastique dans les narines. Peu à peu, j’ai vu sa poitrine se soulever. « C’est bon, ça va aller maintenant ». Le répit n’a pas duré plus de cinq minutes. A nouveau, il semblait avoir cessé de respirer.

 

«Dans la tête »

«  Vite, vite le médecin ! », a hurlé son frère dans le couloir. J’ai entrevu l’infirmière toujours installée devant son bureau, impassible. L’urgence n’avait visiblement pas droit de cité ici. D’interminables minutes et le médecin a fini par arriver. Auscultation sommaire, trois ou quatre questions au frère, et il a jeté son diagnostic, comme on jette un os à un chien affamé « Je pense que c’est dans sa tête. Il a sans doute des problèmes ». Mes jambes se sont dérobées sous moi, je suis sortie prendre l’air, sidérée. Jusqu’à ce qu’a ce que je réalise que j’étais appuyée contre une énorme grille de fer, semblable à celle d’une prison.
Dans le couloir une fille en blouse blanche tentait désespérément de faire monter le liquide d’un flacon dans une seringue. Cinq bonnes minutes plus tard, enfin opérationnelle, elle s’est dirigée vers le malade. Elle nous a ordonné de le mettre sur le flanc et s’est élancée, bras en avant, poing serré autour de la seringue, à la manière de quelqu’un qui brandit un poignard. Et elle a plantée l’aiguille dans la hanche de toute sa force, d’un coup, à la verticale. Jamais je n’avais assisté à une telle scène. J’ai entendu un cri, le mien. J’ai détourné la tête, une femme assise contre le mur écarquillait les yeux de terreur.
Le corps du malade a tressailli, comme s’il venait de recevoir un choc électrique, un rauque est sorti de sa bouche. Sa respiration a repris, il vivait. Deux jours plus tard, il a quitté l’hôpital, une ordonnance de Tranxène à la main. «  Je ne comprends pas, répète son frère. Il n’a rien à la tête ». « Mais pourquoi étais-tu enfermé dans l’hôpital ? ». « La porte est verrouillée tous les soirs à 22h et personne ne peut plus ni entrer, ni sortir. L’infirmière dit que c’est pour laisser le médecin se reposer. Le plus dur, c’est qu’il n’y pas de toilettes. On doit se débrouiller avec des sacs plastiques».
Chaque soir, lorsque je passe devant l’hôpital, le seul établissement public d’une ville qui se targue de recevoir près de 3 millions de touristes par an, je me souviens de ces familles chaleureuses et solidaires. Et je les imagine, recluses derrière la grille de fer.

 

Krystel Maurice