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La frontière vietnamienne au cœur du débat entre les partis

Des villageois devant un étang creusé par les Vietnamiens fin mai dans la province du Ratanakiri. Photo Adhoc

Dix-huit personnes ont été blessées dimanche lorsque qu’un groupe de quelque 200 jeunes conduit par deux parlementaires de l’opposition est allé inspecter la frontière dans la province de Svay Rieng.

Sous la conduite de Real Camerin et Um Sam An, deux députés du Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP en anglais), le groupe affirme avoir été attaqué par des villageois vietnamiens armés de bâtons et de pioches alors qu’il cherchait à s’approcher d’une route construite au Vietnam dont certaines parties étaient suspectées de mordre sur le territoire cambodgien. L’altercation a eu lieu après que la police vietnamienne a bloqué le groupe pour l’empêcher d’accéder à la route. Real Camerin, lui-même, affirme avoir reçu des coups à la tête et aux bras. Selon un rapport de la police 10 cambodgiens et 8 vietnamiens auraient été blessés.

Depuis le mois dernier, suite aux plaintes de fermiers cambodgiens faisant état d’incursions vietnamiennes à l’intérieur du territoire, les députés de l’opposition se sont rendus dans plusieurs provinces le long de la frontière. Dans les provinces du Ratanakiri et de Kandal, des empiètements ont été constatés.

De manière inattendue, le Parti du peuple cambodgien au pouvoir a admis ces débordements. Hor Nahmong, le ministre des affaires étrangères a fait savoir qu’il avait fait parvenir plusieurs notes de protestation à son homologue vietnamien. Et lundi, Khieu Sopeak, le porte-parole du ministère de l’intérieur, a apporté son soutien au groupe qui s’était rendu dans la province de Svay Rieng: «  C’est la volonté de ceux qui aiment la nation », a-t-il déclaré en condamnant l’attaque vietnamienne.

Ce revirement du gouvernement face à une opposition qui a fait de la question de la frontière son cheval de bataille politique depuis des années est pour le moins surprenant. Plusieurs membres de l’opposition ont été condamnés à des peines de prison par le passé pour avoir dénoncé l’accord frontalier signé en 1985 alors que les troupes vietnamiennes occupaient le pays et pour avoir critiqué le traité additionnel de 2005. Au nombre de ces condamnations, Sam Rainsy condamné à deux ans de prison par contumace pour avoir arraché des bornes provisoires à 15 km au sud de Bavet qui, affirmait-il, empiétaient sur le territoire cambodgien.

Pour l’analyste Ou Virak, ce volte-face du parti au pouvoir est à replacer dans le contexte de l’après-élection de 2013. « Le PPC a commencé de comprendre qu’il devait se montrer plus conciliant, en particulier sur les affaires qui touchent au nationalisme. Il a compris que c’était là, l’une des composantes majeures du CNRP. S’il peut s’y attaquer, il réussira probablement à éroder la popularité de l’opposition ». C’est aussi, selon lui, ce qui a motivé l’expulsion de quelque 1100 clandestins vietnamiens du pays.

La question de la délimitation de la frontière devrait donc être au cœur des débats politiques jusqu’aux prochaines élections. L’opposition l’a sans doute compris et si pour l’heure, elle continue de promouvoir « la culture du dialogue », elle n’entend pas pour autant lâcher du lest.

Jeudi dernier, dans un communiqué officiel, elle demandait au gouvernement de porter plainte contre le Vietnam devant la Cour internationale de justice et d’annuler le traité additionnel de 2005. Elle réclamait également la constitution d’un nouveau comité de frontière dans lequel elle serait partie prenante et la publication des cartes utilisées pour délimiter cette frontière.

L'une des cartes délimitant la frontière entre le Vietnam et le Cambodge.

L’une des cartes délimitant la frontière entre le Vietnam et le Cambodge.

Devant le refus des autorités de délivrer copies de ces cartes, elle annonçait dimanche qu’elle venait de se les procurer auprès de l’IGN à Paris. Ces 26 cartes au 1/100 000ème dressées sous le protectorat français dans les années 1933 et 1953 et reconnues internationalement entre 1963 et 1969 délimitent la frontière, comme le reconnait la constitution du Cambodge. Ils restent qu’elles sont imprécises en raison de leur ancienneté et qu’elles devront être transposées sur le terrain à l’aide d’une technologie moderne. Ce qui n’est pas une tâche aisée.
Elles seront utilisées par l’opposition au coup par coup, lorsque des plaintes seront portées à sa connaissance, a précisé Sam Rainsy.

Var Kimhong, qui dirige la délégation cambodgienne du comité mixte de délimitation de la frontière s’en est félicité, non sans une pointe d’ironie : «  Je suis heureux qu’ils aient les cartes. Ils nous ont critiqués depuis de nombreuses années sans les avoir. »

 

Krystel Maurice