En continu

Législatives 2013: messages brouillés

Fronton de la Bibliothèque nationale de Phnom Penh. Photo Krystel Maurice

Depuis quelques jours, la presse cambodgienne développe un scénario extrait des poubelles de l’histoire, celle d’un Cambodge qui menace de basculer une fois encore dans la violence, le terrorisme, pour n’être plus que chaos.

A l’origine de la mise en scène, le Secrétariat du commandement permanent pour la sécurité des élections qui relève du ministère de l’Intérieur. Celui-ci a adressé le 21 août, des documents et des DVD à quarante ambassades et à plusieurs ONG cambodgiennes pour tenter de les convaincre que les manifestations futures envisagées par l’opposition visaient à renverser le pouvoir en semant la terreur.

Les DVD sont des extraits des rassemblements organisés en province par Sam Rainsy et Kem Sokha, les documents, des extraits de leur site Facebook. Toutes choses vues et entendues depuis des semaines et qui avaient largement été rendues publiques.

A ces déclarations des responsables du CNRP- certes peu amènes à l’égard du pouvoir en place- le ministère de l’Intérieur a cru bon de joindre une lettre ouverte de Sourn Serey Rathana, le leader d’un parti baptisé Mouvement pour le Pouvoir du Peuple Khmer. Phnom Penh assimile ce parti à un « groupe terroriste »  ayant des liens avec l’opposition, ce que le CNRP dément formellement.

Originaire de Battambang mais aujourd’hui installé aux États -Unis, Sroun  Serey Rathana qui fait l’objet d’un mandat d’arrestation au Cambodge, a écrit  le 14 août « J’appelle la police et les militaires  et toute les forces armées à tourner leurs armes en direction du dictateur qui aime tant la guerre, ….et qui menace de la déclarer pour tuer sa propre population ».

Cerise sur le gâteau, ambassades et ONG ont également reçu un document intitulé «  Poses de bombes et manipulation d’explosifs »  évoquant les trois incidents récents qui n’ont fait que des dégâts minimes et dont les mystérieux auteurs n’ont toujours pas été retrouvés: explosion le 7 août d’une bombe dans l’arrière cour du Tribunal de Phnom Penh, découverte, le lendemain, de deux grenades devant une habitation de Tuol Kok et explosion, le 14 août, d’une bombe artisanale devant le mur d’enceinte d’un bureau du PCC dans le district de  Kang Pisey, dans la province de Kompong Speu.

Des méthodes d’un autre temps

Quel est le lien entre ces différents documents, par ailleurs connus de tous? Quel message le pouvoir entend-il donc transmettre aux ambassades par le biais de ces enveloppes?
L’accumulation de faits, qui n’ont a priori rien à voir les uns avec les autres, vise clairement à insinuer le doute sur les intentions pacifistes de l’opposition et à susciter la peur.
La ficelle est grosse, le mode opératoire d’un autre âge, mais le Premier Hun Sen est coutumier du fait. Les menaces de guerre civile et de chaos font depuis longtemps partie de sa rhétorique face à ses adversaires ou supposés tels.

Les juges d’instruction nommés à Phnom Penh pour  juger les anciens dirigeants Khmers rouges en font les frais depuis des années. Hun Sen, qui compte plusieurs anciens Khmers rouges dans son gouvernement, ne veut pas entendre parler de nouvelles enquêtes ni de nouvelles inculpations. Face à ces juges internationaux, trop zélés à son goût, il a maintes fois brandi la menace d’un «retour à la guerre civile».

Plus récemment, en avril 2013, Hun Sen avait aussi prédit le retour de la guerre civile si l’opposition remportait les élections. Sam Rainsy venait alors de déclarer qu’en cas de victoire, il ne ferait pas obstruction à la justice internationale. «Il n’a pas encore le pouvoir et il annonce déjà que des membres du gouvernement actuel seront jugés. C’est certain, la guerre éclatera si [l’opposition] gagne les élections», avait t-il déclaré à la radio.

Un mois plus tard, au cours de la campagne électorale, les opposants qualifiés de «terroristes» étaient menacés d’arrestation.

A propos de ces courriers aux ambassades, Khieu Sopheak, le porte-parole du ministère de l’Intérieur répète que l’opposition « ne doit pas  inciter à renverser le pouvoir. De telles manifestations équivaudraient à une insurrection et la nation serait en proie au chaos ».

Par ces courriers, le gouvernement cherche maladroitement à discréditer l’opposition dont l’objectif serait de préparer un coup d’état, en lien avec « un groupe terroriste ». Que ces allégations relèvent de la paranoïa du régime est sans doute une réalité. Mais plus encore, sa démarche en dit long sur ses propres craintes de voir le pouvoir lui échapper, d’une manière ou d’une autre. Le gouvernement redoute ces manifestations et agite d’emblée le spectre d’une intervention, à l’instar de ce qui s’est passé en 1998.  La peur comme mode de gouvernance, la méthode n’a rien de bien nouveau. On ne peut que regretter sa mauvaise foi à le voir avancer des pièces éculées sur les cases d’un échiquier, lui aussi, d’un autre temps.

Ghandi et la haine anti-vietnamienne

Face à lui, l’opposition tente de rassurer ses électeurs. Les manifestations, si elles ont lieu, seront pacifistes, sur le modèle des campagnes de désobéissance civile prônées par Gandhi. « Nous ne voulons pas renverser le pouvoir. Nous voulons obtenir la mise en place d’une commission d’enquête sur les fraudes commises lors du scrutin du 28 juin », répète inlassablement les leaders du CNRP.

Cette revendication pacifiste s’accorde cependant bien mal avec les  violentes diatribes anti-vietnamiennes entendues durant la campagne électorale. De nombreux observateurs, parmi lesquels Surya P. Subedi le Rapporteur spécial des Nations Unies sur les droits de l’homme au Cambodge s’en sont inquiété,  appelant l’opposition à la modération. L’hystérie collective qui,  en 1998 a conduit aux lynchages de vietnamiens dans la capitale, continue de hanter les mémoires. Elle s’est aussi retournée comme un boomerang contre Sam Rainsy qui y a perdu nombre de ses soutiens en occident. Quinze ans plus tard, personne ne peut jurer que le pays est à l’abri de tels dérapages.
L’opposition devra aussi contenir l’impatience de ses troupes, un exercice des plus délicats, face à une crise politique qui apparait sans issue.

Le terrorisme et le chaos,  martèle le gouvernement, la désobéissance civile et des manifestations pacifistes, promet l’opposition. Mais de part et d’autres les messages sont brouillés. A quand l’embellie ?

 

Krystel Maurice