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Sam Rainsy demande le retrait des forces armées, à quelques heures de son retour au Cambodge

Que se passera-t-il demain à Phnom Penh où le leader de l’opposition Sam Rainsy, en provenance des États-Unis où il  a assisté au mariage de sa fille, s’apprête à revenir après plus d’une semaine d’absence ? Son retour n’est pas sans risque, comme le lui ont clairement signifié les responsables du gouvernement ces derniers jours.

 

Menaces

La dernière menace en date émane du ministre de l’information, Khieu Kanarith qui n’a pas mâché ses mots samedi lors d’une rencontre avec des journalistes: inciter l’armée à la rébellion est passible de condamnation. En clair, Sam Rainsy pourrait bien être inculpé pour avoir, via son compte Facebook,  appelé ses supporters à convaincre l’armée de faire défection et à rejoindre le CNRP pour « changer les leaders ».

Depuis, Sam Rainsy a adouci le ton de ses messages et vient de retirer de Facebook cette photo d’un soldat indiquant le chiffre 7 avec les doigts, le numéro sous lequel se présentait les candidats de l’opposition.

Moins provocateur, son dernier message, daté de mardi, était illustré d’une photo prise durant la guerre du Vietnam montrant une femme offrant une fleur aux soldats qui lui faisaient face. Rainsy en appelait au gouvernement pour qu’il cesse « de renforcer le dispositif militaire et de déployer les forces armées»  autour de la capitale  « afin de cesser de faire peur à la population ». «  Nous appelons les soldats et policiers à ne pas avoir recours à la violence contre les citoyens car nous sommes tous khmers, bouddhistes pacifiques et nous aimons notre pays » écrit-il sur Facebook.

Campé sur ses positions, le parti au pouvoir lui a immédiatement adressé une fin de non recevoir par la voix de son porte-parole : « Nous retirerons les troupes lorsque Sam Rainsy cessera d’appeler à des manifestations et que la situation sera redevenue normale. Nous ne faisons qu’assurer la sécurité du pays », a déclaré Cheap Yeap, porte-parole du CPP.

Une semaine plus tôt, dans un courrier adressé à Sam Rainsy le 8 août, Sar Kheng, le ministre de l’intérieur, brandissait une autre menace. Les leaders de l’opposition seraient personnellement tenus pour responsables en cas de manifestations entrainant des «  violences, destructions de biens publics ou privés ou des troubles de l’ordre. »

 

Des blindés sur les trains

Quoiqu’il en soit,  les déplacements de blindés sur les routes ou par voie ferrée, ne sont pas du meilleur effet auprès de la population et des touristes. « Ah c’était donc bien des blindés que j’ai vus dimanche. Je suis arrivé dans l’après-midi », confie à Cambodge Post un touriste français venu découvrir les temples d’Angkor. «  Je venais de passer la frontière de Poïpet en provenance de Bangkok. Dans le bus qui nous conduisait à Siem Reap, j’admirais ce paysage que je ne connaissais pas. J’étais complètement ébloui, je ne m’attendais pas à tant de beautés. J’ai tourné la tête en direction de  la voie ferrée et  j’ai vu des tanks chargés sur un train. Je me suis dit : «  Mon vieux, tu as des hallucinations, il faut te reposer».  Combien de blindés ? «  Je ne sais pas, je vous répète j’ai cru avoir des hallucinations mais il y en avait un bon paquet. Comment peuvent-ils oser aujourd’hui envoyer des chars contre la population après l’enfer vécu dans le passé ?»

Sur les réseaux sociaux, les messages de paix ne cessent de se multiplier et hier un petit rassemblement de moines et de membres de la société civile est allé prier au Wat Phnom, à Phnom Penh.

Le départ lundi matin, du roi Sihamoni et de la reine mère pour Pékin, a encore renforcé les inquiétudes dans la population. Bon nombre d’employées des usines textiles, parties voter dans leurs villages, ne se sont toujours pas présentées à leur travail depuis le scrutin du 28 juillet, de crainte que la capitale ne soit le théâtre de violences.

 

Enquête indépendante

Dans ce contexte, comment l’opposition qui revendique toujours la victoire,  parviendra-t-elle à obtenir, comme elle le réclame, la mise en place d’une commission indépendante chargée d’investiguer sur les allégations de fraudes?

La Commission électorale (National Election Comitee,  Nec), réputée proche du pouvoir,  a clairement réaffirmé sa position lundi en proclamant des résultats officiels identiques à ceux annoncés le soir du scrutin, lesquels consacrent la victoire du parti au pouvoir dans 19 provinces sur 24.
Le CNRP a officiellement déposé plainte hier contre ces résultats, réaffirmant qu’il avait remporté ces législatives avec 63 sièges.

Si ces résultats n’ont pas surpris les observateurs – la collusion de la NEC avec le pouvoir ayant été fréquemment dénoncée – la précipitation avec laquelle celle-ci s’est empressée de les annoncer pose question. La NEC a en effet pris l’énorme responsabilité d’interrompre brutalement les négociations sur la mise en place d’une commission d’enquête sur les fraudes à laquelle ONG et ONU auraient pu participer. Plus encore, Tep Nytha, son secrétaire général a enfoncé le clou, déclarant qu’il était maintenant trop tard pour qu’une telle commission soit constituée.

Quelques heures plus tard, Sam Rainsy rencontrait des membres de l’ONU à New-York. Un entretien dont la teneur n’a pas été divulguée mais auquel le représentant du Cambodge à l’ONU a également assisté, a précisé le service de presse de l’organisation.

En début d’après-midi, Rainsy annonçait finalement son retour pour le 16 août, et non pour aujourd’hui comme il était prévu.  «Je me mettrai immédiatement à la tâche pour trouver des solutions permettant de sortir pacifiquement de la crise politique provoquée par des fraudes sans précédents et inacceptables», annonce-t-il sur son compte Facebook.

Krystel Maurice