En continu

Sam Rainsy condamné par contumace à deux ans de prison ferme

Condamné le 27 janvier à une peine de deux ans de prison ferme par contumace, Sam Rainsy,  le chef  de l’opposition, n’entend pas rester silencieux. Dans une vidéo conférence retransmise depuis Paris, il dit être en mesure d’apporter de nouveaux éléments prouvant que le Vietnam a bel et bien violé l’intégrité du  territoire cambodgien et entend faire appel à la communauté internationale pour défendre sa cause.

L’affaire remonte au 25 octobre, date à laquelle Sam Rainsy avait déplacé six bornes temporaires marquant la frontière avec le Vietnam. Au cours des mois précédents, des paysans avaient observé des équipes de Vietnamiens en train d’effectuer des relevés dans le secteur près de la frontière. Ces mêmes équipes avaient fini par déplacer les bornes vers l’intérieur du territoire cambodgien, spoliant les paysans de plusieurs dizaines d’hectares de rizières.

Alerté de cette situation, Sam Rainsy s’était rendu sur place le 25 octobre.  Les paysans, furieux, avaient alors arraché les pieux de bois qui venaient d’être plantés. Dans les jours qui avaient suivi, le gouvernement vietnamien avait vivement protesté contre cet acte «arrogant, irresponsable, violant les lois des deux pays, les traités et accords conclus entre les deux nations ». Il avait demandé à son voisin de « prendre les mesures appropriées contre tous ces actes de sabotages ».

Le 16 novembre, l’assemblée nationale cambodgienne avait levé l’immunité parlementaire du député et huit jours plus tard, le chef de file de l’opposition était inculpé d’incitation à la haine raciale et de destruction de bien public.
Le 23 décembre, Meas Srey et Prom Chea, deux des paysans qui avait accompagné Sam Rainsy sur place, étaient arrêtés tandis que trois autres parvenaient à s’enfuir.

Procès à huit clos sous haute surveillance policière

Ce 27 janvier, le tribunal de Svay Rieng  qui devait juger l’affaire est cerné de policiers. Sam Rainsy est resté à Paris et n’a pas fait le déplacement pour assister à son procès. Le Premier ministre Hun Sen n’a- t-il pas d’ores et déjà averti qu’en cas de condamnation, aucune grâce ne serait accordée ? Avant même l’ouverture de la séance, les dés semblent jetés. Un cordon de policiers et de militaires barre les entrées du tribunal. La séance aura lieu à huis clos, procédure totalement inhabituelle dans une affaire de droit commun. Familles, militants des droits de l’homme et journalistes sont priés de se tenir à l’écart. Les policiers jouent les apprentis photographes et les apprentis reporters. Ils photographient les journalistes cambodgiens présents sur place et  enregistrent sur  leurs propres magnétophones, les interviews que ceux -ci sont en train de réaliser.  A l’intérieur, seuls les deux paysans assistés de leurs avocats sont présents.

La séance est menée tambour battant et le verdict tombe à 14h. Sam Rainsy est condamné à deux ans de prison ferme pour incitation à la haine raciale et destruction de biens publics et à une amende de 8 millions de riels (2000 USD). Meas Srey et Prom Chea écope d’un an de prison ferme pour destruction de biens publics. Les trois accusés sont en outre condamnés conjointement à verser 55 millions de riels (13 253 dollars).

Un verdict très critiqué
« Ce verdict est inacceptable. La décision de la Cour n’est étayée par aucun élément», estime Sam Sokon, l’avocat des deux paysans. « C’est une farce, renchérit Long Ry, député du parti de Sam Rainsy, tout était couru d’avance ». Yim Sovann, député du parti de Sam Rainsy affirme que ce procès n’est rien d’autre que l’illustration d’un sytème judiciaire  dont la fonction est de museler l’opposition et d’ effrayer ceux qui critiquent le gouvernement. « Ce n’est pas une cour de justice mais un théâtre » ajoute-t- il.

Mêmes protestations du coté des associations des droits de l’homme. « Une peine trop lourde fondée sur des considérations politiques », commente Ou Virak du Centre cambodgien des droits de l’homme. Dans un communiqué, cette association rappelle qu’en l’espace d’un an, quatre députés de l’opposition se sont vus retirer leur immunité parlementaire par une Assemblée nationale largement dominée par le Parti du Peuple Cambodgien (PPC) du premier ministre Hun Sen. « L’article 41 de la Constitution garantit la liberté d’expression à chaque citoyen, rappelle l’ONG qui estime que  « chacun doit jouir de son droit à la parole quant à des sujets d’ampleur nationale, comme les conflits frontaliers par exemple ». « L’influence du gouvernement cambodgien sur la justice est clairement plus forte que jamais ».

La Licadho juge également que ce verdict marque « un nouveau recul de la démocratie »tandis que l’association américaine Human Right Watch dénonce les circonstances dans lesquelles le procès s’est déroulé : « Le tribunal était entouré par des forces policières présentes en nombre, afin d’intimider la défense et d’influencer le verdict – un grand classique au Cambodge, déclare dans un communiqué l’association américaine Human Right Watch. Évoquant « la répression incessante du gouvernement à l’encontre de ceux qui le critiquent Brad Adams, directeur de la branche Asie de l’association, estime que «  Hun Sen semble vouloir revenir sur la politique de pluralisme politique qui a été mise en œuvre depuis vingt ans ».

Sam Rainsy, lui,  n’entend pas faire appel de ce jugement estimant que la justice est à la botte du gouvernement. Il annonce son intention de porter l’affaire devant la communauté internationale et espère que les pays signataires des Accords de paix de 1991 lui prêteront main forte. Cartes à l’appui, il entend prouver que les bornes d’origine ont été déplacées, rognant le territoire cambodgien au profit du  Vietnam.

Le chef de file de l’opposition, qui a également la nationalité française, a répété, comme il l’avait fait avant son procès, qu’il ne  rentrerait dans son pays que si les deux paysans condamnés étaient libérés et récupéraient leurs terres.
Reste qu’au Cambodge, l’opposition se trouve encore un peu plus affaiblie par l’exil de son chef.

 

Krystel Maurice