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Centre de détention S-21: le contexte politique

Tuol Selong appelé également S-21 aujourd'hui. Photo Krystel Maurice

Duch, dont le procès vient de s’ouvrir, dirigeait le centre de détention S-21 de Phnom Penh. Au moins 12 580 prisonniers ont y ont été torturés et exécutés entre 1975 et 1979. Retour sur le régime des Khmers rouges et sur le contexte qui a prévalu à la création de S-21

 

Le 17 avril 1975, les Khmers rouges contrôlés par le Parti Communiste du Kampuchea (PCK), entraient à Phnom Penh et prenaient le pouvoir(1). Le but du PCK était de passer à la « phase suivante de la révolution socialiste » et de créer une« nouvelle puissance étatique révolutionnaire ».Avec, selon eux un préalable indispensable la « complète désintégration » des structures économiques et politiques de la République khmère. Transfert des populations des villes dans les campagnes, création de coopératives agricole sous contrôle du parti et dans lesquelles les conditions de vie sont inhumaines, élimination des représentants et des partisans du régime précédent sont quelques uns des moyens mis en œuvre pour ce programme.

Dans ce jargon caractéristique de l’idéologie communiste, le parti opposait le « peuple nouveau »- les citadins évacués des villes et les paysans qui avaient vécu sous le régime du général pro-américain Lon Nol- au« peuple ancien » ou « peuple de base », les paysans vivant dans les régions qui étaient déjà sous le contrôle du PCK.

En fait, dès le début des années 70, les organes de sécurité du PCK avaient été chargés de procéder à des exécutions politiques. Elles se sont ensuite poursuivies au sein de Centres de sécurité répartis sur l’ensemble du territoire. La politique consistant à éliminer physiquement toute personne jugée « ennemie » de la révolution était donc déjà institutionnalisée bien avant le 17 avril 1975

Parvenu au pouvoir, le PCK a démantelé les institutions légales et judiciaires de la République khmère. S’il est vrai que le Kampuchéa démocratique s’est doté d’une constitution en janvier 1976, le chapitre 7 de ce texte, intitulé « De l’organe judiciaire», montre que la priorité du PCK était de protéger l’État contre la subversion. L’article 10 prévoit sans plus de précision « la peine la plus sévère » pour « les activités hostiles et destructives caractérisées qui mettent en danger l’État populaire » et dispose que « les cas autres […] sont traités par la rééducation dans le cadre des organes de l’État ou des organisations populaires».

Les institutions judiciaires de la République khmère ont été remplacées par des Centres de rééducation, d’interrogatoire et de sécurité, dans lesquels les anciens responsables et les sympathisants de la République khmère ainsi que toute personne accusée de délit contre le Parti étaient incarcérés et exécutés.
Ce réseau de centres de sécurité était complété par un système de surveillance à tous les niveaux du régime, conçu pour rechercher, dénoncer et éliminer les ennemis potentiels de ceux qui contrôlaient le Parti.
Ainsi dès la «libération» de Phnom Penh et jusqu’à la fin du régime, le PCK a sanctionné ou fait exécuter sommairement un grand nombre de personnes considérées comme liées à la République khmère ou aux classes sociales censées en être les piliers.

Prisonnier non identifié torturé au cours d’un interrogatoire à S-21. © The Tuol Sleng Museum of Genocide

Prisonnier non identifié torturé au cours d’un interrogatoire à S-21.
© The Tuol Sleng Museum of Genocide

 

Guerre avec le Vietnam

Un conflit armé opposant le Vietnam et le Cambodge a éclaté presque immédiatement après l’entrée des Khmers rouges dans Phnom Penh, le 17 avril 1975. Ces hostilités ont duré au moins jusqu’au 6 janvier 1979.

Bien que le Kampuchéa démocratique et la République socialiste du Vietnam n’aient officiellement reconnu que le 31 décembre 1977 qu’un conflit armé international les opposait, il existe des indices portant à croire que, dès la mi-avril 1975, hormis quelques cessez-le-feu de courte durée, les hostilités et la violence armée n’ont cessé de s’intensifier et de se multiplier entre les deux pays. Ainsi, les Khmers rouges et l’Armée populaire du Vietnam se sont à plusieurs reprises affrontées dans les provinces cambodgiennes du Ratanakiri, Mondulkiri, Kratie, Kampong Cham, Prey Veng, Svay Rieng, Kandal, Takeo et de Kampot, ainsi que sur les îles de Wai, Koh Ach, Koh Tral, Koh Ses, Koh Thmei, Koh Sampoch, Koh Rong, et Koh Muk Riem.

Après une escalade majeure des hostilités survenue à la fin de 1977, les combats se sont transformés en un conflit de grande envergure dont le front s’est déplacé à l’intérieur du territoire kampuchéen conduisant le 31 décembre 1978, le Gouvernement du Kampuchéa démocratique à saisir le Conseil de Sécurité des Nations Unies de la question. Le 7 janvier 1979, les khmers rouges ont été chassée de Phnom Penh. A compter de ce jour, le régime a rapidement perdu le contrôle effectif de la plus grande partie du territoire cambodgien. C’est dans ce contexte de la création d’un Cambodge radicalement nouveau et d’une guerre avec le Vietnam que le centre S-21 a été créé.

 

Krystel Maurice