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Duch, l’enseignant révolutionnaire converti au catholicisme

Fils de paysans pauvres d’origine chinoise, Duch est né le 17 novembre 1942 à Poevveuy, un village situé dans la commune de Peam Bang, dans le district de Stoeung, (Province de Kompong Thom). Enregistré à l’état civil sous le nom de Kaing Keav, il change de nom à l’age de 15 ans et modifie sa date de naissance afin de se rajeunir pour des raisons d’inscription scolaire. Sa nouvelle identité sera donc : Kaing Guek Eav né le 15 février 1945. Pendant la période khmère rouge il est surnommé Duch. Il changera une nouvelle fois d’identité en Chine, où il vit de fin 1986 à juillet 1989, et se fait appeler Hang Pin.

Seul garçon de la famille, il s’entend bien avec ses parents et ses cinq sœurs. Bon élève, éprouvant simultanément crainte et fascination pour ses enseignants auxquels il voue le plus grand respect, il poursuit sa scolarité successivement au Collège de Kompong Thom, au Lycée de Siem Reap et au Lycée Sisowath de Phnom Penh, où il passe son Baccalauréat en 1964.

Nommé professeur de mathématiques au Collège de Skoun en 1965, ses élèves le décriront comme un homme sincère, dévoué, cherchant toujours à aider les plus démunis. Mais il n’enseignera que peu de temps, devenant rapidement le révolutionnaire qu’il restera durant plus de vingt ans.

Dès 1967, après l’arrestation de trois de ses étudiants, il rejoint dans la clandestinité le mouvement communiste des Khmers Rouges. Il est lui-même arrêté le 5 janvier 1968 par la police de Sihanouk et condamné à 20 ans d’emprisonnement pour atteinte à la sûreté de l’État en relation avec l’étranger. Mais, il est libéré quelques semaines après le coup d’État du 18 mars 1970 du général Lon Nol et reprend son activité révolutionnaire.

Entre juillet 1971 et janvier 1975, il dirige le centre de sécurité M-13 situé à Amleang, dans la province de Kompong Speu agissant notamment sous les ordres, Son Sen devenu chef d’état major des forces armées communistes en 1972. Il a trente trois ans, lorsqu’il commence à diriger S-21. Un an plus tard il se marie avec une couturière qu’il épouse « avec l’autorisation » de Son Sen.
Il a quatre enfants, deux filles et deux garçons,
Après la débâcle de 1979, Duch reste dans le sillage des Khmers Rouges pendant plus de 10 ans. Il affirme qu’il voulait quitter le mouvement mais était dans l’impossibilité de le faire, étant en quelque sorte « prisonnier » du régime à Samlaut, (province de Battambang) où il était arrivé dès le 30 décembre 1979. Il y était enseignant.

En octobre 1986, Son Sen, responsable du bureau K-18, dont dépendait Duch, l’envoie en Chine pour y enseigner le khmer. Il y restera deux ans, travaillant sous les ordres de la femme de Son Sen.

En 1992, Pol Pot l’ayant chargé des questions économiques dans le village de Phkoâm, dans le district de Thmâr Puok, (province de Banteay Meanchey), il perd le contact avec ses supérieurs hiérarchiques. Il explique que la rupture a été progressive, les soldats Khmers Rouges se dispersant peu à peu, au fur et à mesure de la poursuite de la guerre.

Il devient instituteur, fait commerce de riz et élève des porcs. Le 11 novembre 1995 à Phkoâm, il est victime d’un mystérieux «cambriolage», au cours duquel sa femme est tuée d’un coup de baïonnette dans la poitrine tandis qu’il n’est que légèrement blessé. Duch considère qu’il a été victime d’une tentative d’assassinat commanditée par Pol Pot.

Après la mort de son épouse, il commence à assister aux réunions de l’église évangéliste de Battambang. Il se converti au christianisme en 1996 et fait baptiser ses enfants. Il revient s’installer à Ta Sanh, dans le district de Samlaut, mais en raison de la reprise des combats entre Khmers Rouges et forces gouvernementales, tous les habitants du village sont contraints de se réfugier en Thaïlande.

De retour à Battambang, il utilise un pseudonyme pour se faire engager dans une ONG américaine, (American Refugees Committee) en juillet 1997. Mais en mai 1999, il est démasqué le photographe irlandais Nick Dunlop. Il accorde des interviews dans lesquels il avoue sa véritable identité. Il est arrêté quelques jours plus tard.

 

Méticuleux jusqu’à l’obsession et peu sûr de lui

Au cours de l’instruction, une expertise psychologique a été ordonnée. Elle a été confiée à un expert international spécialisé en Psychologie géopolitique clinique et à un psychiatre cambodgien. Ces experts concluent à l’absence de pathologie mentale chez Duch. Celui-ci, disent-ils, est responsable de l’ensemble de ses actes. Il bénéficie d’une grande intelligence et d’une très bonne mémoire. S’il est influençable et impressionnable, il l’est au sein d’un univers de croyance dont il partage les pré-requis idéologiques.

Selon eux, Duch témoigne d’une prise de distance par rapport aux engagements passés et fait preuve d’une bonne capacité d’analyse ; cependant, cette distance et cette analyse ne suffisent pas à venir à bout de la « fabrication idéologique khmer rouge » qui est parfois encore perceptible dans son vocabulaire, sa pensée, sa psychologie, son comportement.
Sa personnalité passée et présente est marquée par la prégnance de traits obsessionnels. Méticuleux, consciencieux, soucieux du détail et attentif à être bien considéré par ses supérieurs, il a du mal à exprimer ses émotions. Il a réussi à mettre en place de puissants mécanismes de défense, en particulier le clivage et le déni, soulignent les experts.

Sa vie imaginaire est limitée, tout comme sa capacité à imaginer la pensée d’autrui. Les experts relèvent que, malgré cette absence d’empathie, Duch a constamment exprimé des regrets depuis 1999. Ils ont indiqué que la question qui consisterait à se demander si ces regrets sont sincères ou de circonstances « serait une impasse, la réalité se situant au-delà de ces deux propositions »

Ils indiquent que, selon eux, « la communauté chrétienne, le monde occidental, l’univers de la justice internationale [représentent] une nouvelle protection (et la plus efficace qui soit, à vrai dire), chez un être intérieurement peu sûr de lui ».

A la question « Est-il réinsérable et réadaptable ? » les experts répondent oui, en précisant que cette question est évidemment conditionnée par trois autres facteurs : l’issue du procès, l’âge de l’intéressé, et sa propre sécurité.

 

Krystel Maurice