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S-21, les révélations de l’enquête menée par les juges d’instruction (I)

Le centre de détention S-21, aujourd’hui Musée du génocide de Tuol Sleng. Photo Krystel Maurice

D’avril 1975 à Janvier 1979, ce sont plus de 2 millions de Cambodgiens sur une population totale de 7 millions qui ont été tués par les Khmers rouges au pouvoir. Comment et pourquoi ? Le procès des Khmers rouges au cours duquel cinq accusés sont appelés à comparaitre devant le Tribunal spécial devrait permettre d’en savoir davantage sur cette période méconnue.
L’enquête préliminaire aux auditions publiques de Duch, alors responsable du sinistre Centre de détention S21 de Phnom Penh, a dores et déjà fournit de précieuses indications sur la nature du régime et sur le rôle de S-21. Nous vous proposons ici une synthèse de l’ordonnance de renvoi des co-juges d’instruction des Chambres extraordinaires des tribunaux cambodgiens (CETC) You Bunleng et Marcel Lemonde, datée du 8 aout 2008.
Nous nous sommes attachés à conserver le maximum de détails contenus dans le document d’origine. Notre choix est guidé par le souci de mieux faire connaître cette sombre période de l’histoire du Cambodge sur laquelle une chape de plomb continue de peser.
Cependant afin d’en faciliter la lecture, nous l’avons scindé en trois parties. De même, les intertitres sont à l’initiative de Cambodge Post.

 

Retour sur les faits

Le 7 janvier 1979, alors que le régime des khmers rouges au pouvoir depuis le 17 avril 1975, s’effondrait et que ses dirigeants, emmenés par Pol Pot, fuyaient Phnom Penh, les forces vietnamiennes pénétraient dans la capitale désertée. Au cœur de la ville, elles découvraient dans un ancien lycée, ce qui s’apparentait à un centre de détention et d’interrogatoire fraîchement abandonné. A l’intérieur, les soldats vietnamiens trouvaient les cadavres de plusieurs personnes récemment tuées, toujours enchaînées à leur lit de fer, ainsi que des milliers de documents jonchant le centre et ses abords. Ce lieu, connu par la suite sous le nom de Tuol Sleng, abritait le « Bureau S-21 », organe de la police politique du Parti Communiste du Kampuchéa démocratique (PCK). Pendant la majeure partie de son existence, il avait été dirigé par Kaing Guek Eav, surnommé Duch.
Grâce aux documents retrouvés sur place, on sait aujourd’hui qu’au moins 12 380 hommes, femmes et enfants dont des centaines d’étrangers y ont été détenus, torturés puis exécutés. Ce chiffre est cependant en dessous de la réalité puisque certains prisonniers n’ont pas été enregistrés et que certains documents ont été perdus.

Le rôle principal de S-21 consistait à « écraser » les ennemis du parti. Dans le vocabulaire de l’époque, ce terme signifiait « tuer ». Unique en son genre de par les liens direct qui le rattachait au Comité central, et de part son rôle dans l’élimination des cadres du Parti, S-21 avait pour fonction primordiale d’arracher aux détenus des aveux devant servir à démasquer d’autres réseaux de traîtres potentiels.
Mais ce n’était cependant pas le seul « Centre de sécurité » du pays. Dès juillet 1971, soit quatre ans avant la prise du pouvoir par les Khmers rouges, Duch avait ainsi été chargé de diriger un autre Centre baptisé M-13, situé à Amleang, (Province de Kompong Speu) où des exécutions avaient eu lieu. Ces crimes font d’ailleurs l’objet d’une instruction disjointe, toujours en cours.

Méthodique et consciencieux à l’extrême, Duch avait retenu l’attention de ses supérieurs. Et c’est précisément en raison de ses bons états de service à M-13 qu’il fut recruté en juillet 1975 par Son Sen, (alors chef d’état major des forces armées communistes) comme Vice-président et Secrétaire adjoint chargé du groupe interrogateurs de S-21, puis comme Président et Secrétaire, à partir de mars 1976.
L’ancien professeur de mathématiques explique aujourd’hui qu’il aurait préféré être affecté au ministère de l’Industrie et qu’il avait d’ailleurs demandé à ce qu’un autre soit nommé à sa place. Mais il précise aussi que finalement il a pris le commandement de S 21 car il pensait qu’il « ferait le travail mieux que son prédécesseur » en raison de son expérience à M-13.
Il a donc recruté ses meilleurs subordonnés de M-13 et a rejoint, à Phnom Penh, les forces de la 703ème division, déjà occupées à mener des opérations de sécurité contre les représentants du régime déchu de Lon Nol. S-21 est devenu pleinement opérationnel en octobre 1975.

 

Les installations de S-21

À l’origine, les installations de S-21 étaient situées dans un pâté de maisons à l’angle des rues 163 et 360. Fin novembre 1975, elles ont été transférées au quartier général de la police nationale, rue 51 (anciennement rue Pasteur), près du marché central. En janvier 1976, S-21 réintégrait son emplacement initial.
Ce n’est qu’en avril 1976, sur décision de Duch, que les détenus ont finalement été transférés dans les locaux du lycée Pohnea Yat, situé entre les rues 113, 131, 320 et 350, dans ce qui est aujourd’hui le Musée du génocide de Tuol Sleng. S-21 a occupé ce lieu jusqu’au 6 janvier 1979.

Le bâtiment central servait à l’accueil, l’enregistrement et la prise de photo des prisonniers. Une salle de ce bâtiment était réservée à la réalisation de peintures et de sculptures à la gloire du régime. Quatre autres bâtiments abritaient les cellules de détention. Trois d’entre eux hébergeaient la population carcérale générale, soit dans de minuscules cellules individuelles en bois ou en briques, soit dans de grandes cellules collectives. Le dernier bâtiment, ainsi que le pâté de maisons situé au sud de l’ancien lycée, appelé « prison spéciale », hébergeait les détenus importants.

L’ancien lycée et la prison spéciale étaient les parties les plus surveillées et secrètes du complexe S-21. Ils étaient entourés de clôtures et protégés, à l’intérieur comme à l’extérieur, par des gardiens armés. Bon nombre d’autres constructions situées aux alentours faisaient aussi partie de S-21. Il s’agissait, par exemple, de maisons où étaient conduits les interrogatoires, de sites d’exécution et de fosses communes, de mess, d’un centre médical, de maisons pour le personnel, de plusieurs bureaux et maisons pour Duch et d’une maison servant à l’accueil des prisonniers. Ces constructions étaient situées à l’intérieur d’un deuxième périmètre, lui aussi protégé par des gardiens armés.

Au début, les exécutions avaient lieu au sein ou à proximité de S-21. A une date indéterminée, entre 1976 et la mi-1977, en partie pour éviter un risque d’épidémies, Duch a décidé que les prisonniers seraient désormais exécutés à Choeng Ek, situé à environ 15 kilomètres au sud-ouest de Phnom Penh, dans la province de Kandal, où se trouve aujourd’hui un mémorial. Le site comportait une maison en bois où les prisonniers étaient gardés jusqu’au moment de leur exécution, et un grand terrain constitué de fosses, au bord desquelles ils étaient abattus. Toutefois, même après que Choeng Ek soit devenu le principal site d’exécution, certains prisonniers ont continué à être exécutés et enterrés dans l’enceinte de S-21 ou à proximité.

D’autres installations dénommées S-24 faisait partie intégrante de S-21. En principe, S-24 avait pour fonction de réformer et de rééduquer les combattants, ainsi que de fournir en riz S-21 et ses antennes. Il se situait à l’extérieur de Phnom Penh, en direction du site de Choeng Ek, près du Wat Kdol, dans le district de Dangkao, (Province de Kandal). D’après les témoignages recueillis au cours de l’instruction, les installations principales et la zone d’activité de S-24 s’étendaient de la prison de Prey Sâr jusqu’au village de Chek. Toutefois, il semble que l’ensemble du centre S-24 ait occupé une zone plus large.

Pour les juges chargés de l’instruction, l’appellation S-21 englobe donc l’ensemble de ces structures toutes placées sous le commandement de Duch. Duch y avait d’ailleurs instauré un système de transmission de l’information très hiérarchisé afin de s’assurer que ses ordres étaient immédiatement et précisément exécutés.

 

Le rôle de S-21

À maintes reprises, lors des vingt et un interrogatoires de Duch menées par les co-juges You Bunleng et Marcel Lemonde chargés de l’instruction, l’accusé a décrit S-21 comme un instrument faisant partie intégrante de la structure politico-militaire du PCK au niveau central. La politique consistant à « écraser les ennemis » avait un caractère universel. Elle valait pour S-21, « le Parti tout entier, l’armée, les autorités locales et les services de police de tout le pays», a-t-il déclaré. Mais il s’est aussi dédouané, précisant que les décisions concernant l’envoi de telle ou telle personne à S-21 étaient prises par ses « supérieurs ».

Comme nous l’avons souligné dans ce rappel historique, cette politique d’écrasement de l’ennemi a évolué avec le temps. Une évolution que Duch a résumé ainsi : « Auparavant c’était essentiellement les fonctionnaires de l’ancien régime qui étaient éliminés. Désormais, les exécutions allaient avoir lieu principalement dans les rangs ».
Il reconnaît que son rôle, en tant que directeur de S-21, était de faire en sorte que le Bureau s’occupe avant tout d’éliminer ces supposés traîtres cachés au sein des rangs révolutionnaires eux-mêmes. «Initialement, S-21 n’était compétent que pour les prisonniers importants, ou en provenance de Phnom Penh, ainsi que pour les membres du Comité central », dit-il. Il précise encore que « lorsque la répression s’est intensifiée, S-21 a également reçu des personnes de la campagne. J’ai aussi pu constater l’arrivée massive de prisonniers de certaines zones : par exemple, lorsque le Chef du Centre de Sécurité de la zone ouest, [individu L], a été arrêté, j’ai vu arriver de nombreuses personnes de cette zone. Ces arrestations précédaient l’arrestation du supérieur de [individu L], [individu M]. Il s’agissait là de l’application de la doctrine d’Ho Chi Minh : « Avant de couper les bambous, il faut débroussailler les épines ». De même pour la zone nord-ouest ».
Ces faits sont corroborés par les listes de prisonniers, dont il ressort clairement qu’en janvier 1979 des personnes venant de pratiquement toutes les zones, ministères et unités militaires du pays avaient été emprisonnées à S-21.

Le rôle du S-21 s’est encore étendu à l’élimination de ceux qui, au sein des rangs révolutionnaires, étaient accusés d’être sous l’influence ou le contrôle du Vietnam en raison des liens qu’ils avaient entretenus ou entretenaient avec le Parti communiste vietnamien. Le nombre de civils et de soldats vietnamiens arrêtés et envoyés à S-21 a augmenté avec l’intensification de ce conflit.

S-21 est donc directement rattachée au Comité central dont elle est un des rouages, mais elle est aussi un instrument de propagande à l’intérieur comme à l’extérieur de la prison. Ainsi, dans le carnet d’un interrogateur, rapportant les propos de Duch, il est précisé que l’activité à S-21 « participe de la lutte des classes. Elle vise à écraser la classe opprimante, à en extirper le tronc et les racines pour défendre le Parti, à défendre la classe prolétarienne, à défendre le Kampuchéa démocratique et à défendre l’indépendance-souveraineté ». Au cours de ses auditions par les magistrats instructeurs, Duch précise ainsi que, lors de réunions organisées à l’extérieur de S-21, on lisait ou on faisait écouter à l’assemblée des extraits d’interrogatoires de détenus enregistrés pour justifier les actions prises par le régime.

 

Qui étaient les détenus de S-21 ?

Tout prisonnier arrivant à S-21 était condamné à être exécuté. La liste des prisonniers de S-21 permet d’affirmer que parmi les personnes incarcérées, il y avait plus de 5000 fonctionnaires des administrations et des ministères du régime des Khmers rouges et plus de 4500 militaires.
Les cadres du régime représentaient de loin le groupe le plus important. Les éléments de preuve recueillis permettent aussi de savoir qu’environ 200 membres du personnel de S-21 s’y sont également retrouvés prisonniers. Le fait de laisser survenir une évasion, le suicide ou le décès d’un prisonnier avant la fin de son interrogatoire était considéré comme une faute grave sanctionnée par l’exécution du responsable qualifié de « traître à la révolution » et arrêté.

Un témoin a déclaré que seul Duch pouvait donner l’ordre d’arrêter quelqu’un au sein de S-21:«Dans cette prison, c’était Duch qui décidait». Duch s’en défend et souligne que la décision relevait de Son Sen ou de [individu G] par la suite». Il souligne toutefois qu’il était le seul à pouvoir rapporter à l’échelon supérieur une faute commise par un de ses subordonnés. Il souligne qu’il s’exécutait pour ne pas être lui-même mis en cause car « tout le monde avait peur pour sa vie et surveillait tout le monde »

Lors de l’instruction, à la question de savoir si les personnes mentionnées dans les résumés qu’il établissait étaient systématiquement arrêtées, Duch a répondu : « Si je me souviens bien, il n’y a jamais eu aucune exception ; j’ai toujours rapporté aux supérieurs et ils ont toujours ordonné l’arrestation des personnes mises en cause ».

Par ailleurs, il s’avère que des membres du personnel de S-24 ont également été envoyés à Tuol Sleng, même s’il est difficile d’en déterminer le nombre avec précision. D’autres cambodgiens, notamment d’anciens soldats et fonctionnaires de la République khmère, ont également été détenus à Tuol Sleng. Il existe aussi des preuves établissant qu’un certain nombre de membres de groupes minoritaires cambodgiens, comme les Chams, figuraient parmi les prisonniers.

Un certain nombre de ressortissants étrangers ont également été détenus à Tuol Sleng : des vietnamiens, des thaïlandais, des laotiens, des indiens ainsi que des « occidentaux ». Les Vietnamiens constituaient le groupe majoritaire. La liste mentionne les noms d’au moins 400 vietnamiens, dont environ 150 étaient enregistrés comme « prisonniers de guerre » et 100, au minimum, étaient de toute évidence des civils. D’autres éléments de preuve attestent de leur présence à S-21 : photos, témoignages, confessions et retranscriptions d’émissions radio. Duch reconnait ces faits et estime à plusieurs centaines le nombre de vietnamiens détenus.

En ce qui concerne S-24, trop peu de listes ont été retrouvées pour permettre de déterminer précisément le nombre de détenus. Il apparaît toutefois qu’ils étaient également plusieurs centaines, chiffre que Duch a confirmé.