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S-21, les révélations de l’enquête menées par les juges d’instruction(III)

Le mémorial de Choeng Ek. Photo Krystel Maurice

Suite et fin de l’enquête préliminaire des co-juges d’instruction des Chambres extraordinaires des tribunaux cambodgiens)

Interrogatoires et tortures

Pour obtenir ces confessions, les détenus de S-21 étaient systématiquement interrogés. Les interrogatoires étaient conduits quotidiennement, douze par jour, de 7h à 11h le matin, de 14 à 17h et le soir de 19h à 23h. Aucune règle générale ne fixait le nombre d’interrogatoires que pouvait subir un détenu ni la durée de ceux-ci. Les séances ne s’achevaient que lorsque la confession était jugée « satisfaisante ».

Un certain nombre de témoins ont vu Duch interroger lui-même des prisonniers. Celui-ci affirme qu’il n’a interrogé qu’une seule personne à S-21, précisant qu’il l’avait fait sur ordre de Son Sen.Duch a confirmé l’application systématique de la torture à S-21, déclarant que « quiconque était amené pour interrogatoire, ne pouvait éviter la torture ». Il dit avoir instauré trois méthodes d’interrogatoire. La « méthode froide » consistait à interroger un prisonnier en usant de la propagande, sans avoir recours à la torture ou à des insultes. La « méthode chaude » incluant les « injures, coups, ou autres tortures autorisés par le règlement ». La méthode «de mastication», technique intermédiaire, consistait « à expliquer gentiment, pour établir un lien de confiance puis à implorer la personne interrogée, en l’invitant à écrire avec insistance ».

Un témoin qui faisait partie de l’équipe « de mastication », a précisé que la torture n’était pas forcément utilisée au tout début de l’interrogatoire mais que les interrogateurs y avaient recours lorsque les résultats obtenus ne s’avéraient pas satisfaisants, au bout de deux ou trois jours.

Ces techniques s’inspiraient largement de celles en vigueur à M-13. Plusieurs témoins ont affirmé que Duch torturait personnellement des prisonniers à M-13, l’accusant notamment d’avoir infligé des brûlures aux prisonniers, de les avoir frappés à coups de cannes de bambou et de les avoir immergés dans l’eau.

Trois carnets appartenant à des interrogateurs de S-21 décrivent de façon détaillée le système des interrogatoires et des tortures à S-21. L’un d’eux enjoint les interrogateurs de les « briser en faisant de la propagande ou en [les] torturant ». Il y est précisé: « Si l’Angkar[l’Organisation en Khmer] ordonne de ne pas frapper, ne frapper en aucun cas. Lorsque le Parti nous demande de frapper les détenus, alors il nous faut les frapper en faisant preuve de maîtrise, pour qu’ils parlent, mais sans qu’ils meurent ni deviennent si faibles qu’ils tombent malades et qu’on les perde ». Duch a confirmé que ces instructions traduisaient fidèlement ses enseignements et reflétaient pour l’essentiel, ses « idées ».
Un témoin déclare que la plupart des prisonniers à S-21 « avaient le corps meurtri par des blessures, le visage enflé et le contour des oreilles ulcéré par des décharges électriques ».

S’agissant des prisonniers vietnamiens, Duch précise que l’objectif visé en les interrogeant était d’obtenir des aveux établissant la preuve « que le Vietnam avait envahi le Cambodge pour l’intégrer dans une fédération indochinoise ». Les interrogatoires des prisonniers vietnamiens, contrairement à ceux des cambodgiens, étaient souvent enregistrés sur bande magnétique et leurs aveux diffusés à la radio à des fins de propagande. Plus de 50 transcriptions de confessions de vietnamiens diffusées à la radio figurent au dossier.

Plusieurs témoins ont déclaré avoir vu Duch battre des prisonniers, notamment donner des coups de pieds à des détenus, frapper un homme avec une canne de rotin ou encore asséner des coups de poings. Un témoin l’a également vu frapper un prisonnier devant S-21.
Devant les co-juges d’instruction, Duch a constamment nié avoir jamais torturé le moindre prisonnier à S-21: il a simplement concédé que, lorsqu’il était Secrétaire adjoint, il lui arrivait parfois d’ « intervenir » pendant les interrogatoires et donner« quelques gifles » aux prisonniers.

Les interrogateurs utilisaient plusieurs méthodes de torture pour arracher des aveux aux détenus: «Oui il y avait des directives sur la torture comme l’électrocution, le tabassage, l’utilisation des sacs en plastique, l’enlèvement des ongles …, mais il [était] interdit que les prisonniers meurent», dit un témoin. Selon Duch, seules quatre méthodes étaient autorisées : les coups, l’électrocution, le sac en plastique sur la tête et verser de l’eau dans le nez.

Duch précise que la méthode la plus utilisée consistait à frapper les détenus avec un bâton car les autres méthodes entraînaient une perte de temps. Il s’avère que les actes de torture gagnaient en cruauté lorsque le détenu ne livrait pas les aveux escomptés.
Mais il dit ne pas être au courant d’autres formes de torture même s’il reconnait avoir su qu’on perçait ou arrachait les ongles des doigts et des orteils des détenus. Il dit qu’il « avait tendance à refuser l’idée » qu’il ait pu être au courant de telles pratiques, ajoutant que ce qui l’intéressait surtout, c’était le contenu des confessions et que, dès lors, il n’attachait pas une attention particulière à la manière dont les prisonniers étaient traités.
Il a également concédé que les techniques de l’eau froide et du ventilateur étaient utilisées à S-21, admettant qu’il ne s’était pas opposé à ces pratiques. Selon [témoin J], les interrogateurs avaient également recours à d’autres méthodes de torture, comme celle consistant à déshabiller les prisonniers et à ensuite leur envoyer des décharges électriques sur les parties génitales et sur les oreilles.

Des éléments de preuve tendent à démontrer que des viols ont été commis à S-21. Toutefois, il est difficile de déterminer le nombre exact de fois où cela s’est produit. Selon Duch, il n’y aurait eu qu’un seul cas de viol, commis sur la personne de son ancienne institutrice, par un interrogateur originaire de la 703ème division, qui lui aurait introduit un objet dans les organes génitaux.
En règle générale, les détenus étaient exécutés peu de temps après avoir livré tous leurs aveux.

 

Les exécutions à Choeng Ek

 

Du fait de la situation au Cambodge immédiatement après la chute des Khmers Rouges, il est extrêmement difficile, compte tenu du temps écoulé, d’estimer avec une quelconque exactitude le nombre de personnes tuées à Choeng Ek. Toutefois, il ressort clairement des témoignages relatifs au système des exécutions à S-21, des listes de prisonniers, des registres d’exécution et d’une étude criminalistique sommaire que plusieurs milliers de personnes, hommes, femmes et enfants ont été exécutés et enterrés a Choeng Ek.
L’une des fosses découvertes contient des squelettes d’enfants. Un registre d’exécution trouvé à S-21 révèle que sur une seule journée, en juillet 1977, 160 enfants ont été exécutés à Choeng Ek.

Les prisonniers étaient transférés en camion à Choeng Ek deux à trois fois par mois. Selon, un témoin, ils étaient transportés dans deux véhicules, emmenant chacun 30 à 40 personnes. Ils étaient ensuite amenés, menottés et les yeux bandés, vers les camions. Pendant le transport, deux gardiens se tenaient à l’arrière de chaque camion pour empêcher que des prisonniers ne sautent du véhicule. Selon les dires de Duch, trois ou quatre gardiens étaient stationnés à Choeng Ek. Il pouvait y avoir jusqu’à dix gardiens présents pendant les exécutions. Duch a expliqué que les prisonniers étaient exécutés selon les mêmes méthodes que celles appliquées depuis l’époque où il était secrétaire de M-13. Il a toutefois précisé que, pour sa part, il n’était pas au courant des « détails techniques » des exécutions.

Lorsque les camions arrivaient à Choeng Ek, un générateur était mis en marcheet les prisonniers étaient conduits dans une maison. Les gardiens faisait ensuite sortir les prisonniers, un par un, en leur disant qu’on les transférait dans une autre maison. Leur nom était inscrit dans un registre avant qu’ils ne soient conduits aux fosses pour y être exécutés.

Plusieurs témoins ont déclaré que les prisonniers recevaient sur la nuque un coup de barre de fer, d’essieu de char à bœufs ou de tube de conduite d’eau. Ils étaient ensuite poussés à coups de pied dans la fosse, après quoi l’on retirait leurs menottes. Finalement, les gardiens les éventraient ou leur tranchaient la gorge. Une fois les exécutions terminées, les gardiens rebouchaient les fosses.

 

Les exécutions de masse

Plusieurs exécutions à grande échelle auraient également été commises à Choeng Ek. Duch a déclaré qu’à quatre occasions distinctes, Son Sen lui avaient ordonné de transférer la majorité des prisonniers de Tuol Sleng à Choeng Ek pour les exécuter. Ces exécutions avaient été décidées en raison de la nécessité de faire de la place à S-21 pour faire face à l’afflux de nouveaux prisonniers arrêtés massivement.

Duch reconnait avoir spécifiquement ordonné et organisé deux exécutions de masse. Selon lui, de nombreuses autres exécutions de masse ont eu lieu, pour lesquelles il avait reçu et transmis l’ordre de tuer les prisonniers sans les interroger au préalable.

Il confirme que son écriture figurait bien sur un certain nombre de listes de prisonniers. Sur une de ces listes, il a inscrit l’annotation suivante : « à l’attention d’oncle [individu FF], les tuer tous, 30 mai 1978 ». Duch explique qu’il s’agissait d’une exécution de masse ordonnée à titre exceptionnel, en précisant qu’il ne se rappelait pas le nombre de victimes. Sur une autre liste, où figuraient les noms de 29 prisonniers, il a écrit : « interrogez quatre personnes, tuez le reste ».
Il indique que plus tard, en décembre 1978, environs 300 prisonniers de la zone Est que l’on avait accusés de rébellion ont été directement envoyés à Choeng Ek et exécutés.
Le 2 ou le 3 janvier 1979, il avait aussi reçu l’ordre d’écraser tous les prisonniers détenus à S-21. Environ 200 personnes avaient ainsi été transférées à Choeng Ek puis exécutées.

 

Les exécutions à S-21

Duch et plusieurs témoins ont indiqué que, même après que Choeng Ek fut devenu le principal site d’exécution, l’exécution de certains prisonniers importants a continué dans l’enceinte de Tuol Sleng ou juste à l’extérieur du Centre. Des éléments de preuve versés au dossier révèlent la présence de charniers à l’intérieur et aux alentours de Tuol Sleng .

Certains prisonniers détenus à S-21 sont morts après que les médecins du Centre leur eurent prélevé une grande quantité de sang. Un témoin a déclaré aux enquêteurs que « pas moins de mille personnes » avaient été tuées de cette manière, en précisant que tous les quatre à cinq jours, vingt à trente prisonniers connaissaient ce sort.
Duch ne nie pas que cette pratique ait existé mais il dit n’avoir pas été au courant à l’époque.

Un certain nombre d’anciens employés de S-21 affirment également que des enfants ont été exécutés dans l’enceinte du Centre. Une des méthodes qui aurait été utilisée pour les tuer consistait à les jeter du troisième étage du bâtiment pour leur fracasser la nuque. Ils auraient été enterrés au nord de la prison.

Enfin Duch a indiqué que les corps découverts à l’intérieur de S-21 par les troupes Vietnamiennes le 7 janvier 1979 avait été tués le même jour à coups de baïonnettes par un interrogateur. Ils appartenaient selon lui appartenant à une unité militaire désignée sous le nom de code YO8.