En continu

Duch demande pardon et minimise son pouvoir

«En tant que membre du PCK [Parti communiste du Kampuchea, qui dirigeait le pays de 1975 à 1979 Ndlr], je reconnais que je suis responsable des crimes commis par le PCK durant cette période. Je voudrais exprimer mes regrets et ma profonde tristesse au regard de tous les crimes commis (…) Je reconnais ma responsabilité dans les crimes commis à S-21, en particulier pour les tortures et les exécutions commises, et je souhaite présenter mes excuses aux survivants du régime et aux familles des personnes décédées de manière brutale à S-21(…)Je sais que ces crimes sont graves, que des femmes et des enfants sont parmi les victimes, que ce sont des crimes intolérables. Je ne vous demande pas de me pardonner maintenant, mais je vous demande de laisser la porte ouverte à ce pardon(…) Aujourd’hui je regrette et j’ai honte».

Debout, le visage impassible, Duch, lit durant 29 minutes l’intervention qu’il a préparée. Il s’adresse aux cinq juges étrangers et cambodgiens qui lui font face mais à aucun moment il ne tourne son regard vers les avocats des familles de victimes.

Ce 31 mars 2009, l’amphithéâtre construit spécialement dans la banlieue de Phnom Penh est plein à craquer. Le tribunal (1) chargé de juger les crimes commis sous le régime des Khmers rouges débute les auditions publiques des accusés.
Fruit de près de dix ans d’efforts et de négociations entre les Nations Unies et le gouvernement cambodgien, ce tribunal est une juridiction mixte, composée de 12 juges et procureurs internationaux de dix pays différents ainsi que de 17 juges et procureurs cambodgiens. Sa création a pour but « de rendre justice au peuple cambodgien, aux morts comme aux survivants » et d’assurer le déroulement du procès selon des standards internationaux. Il a aussi pour ambition d’éclairer les jeunes Cambodgiens sur le chapitre le plus noir de l’histoire de leur pays, une très forte majorité d’entre eux ignorant tout ou presque de cette période.
Dénommés Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), ce tribunal spécial, dont les structures et le fonctionnement sont très complexes, relève à la fois du droit cambodgien et du droit international. Ainsi, le procès des accusés s’est ouvert le 17 février mais depuis cette date, l’essentiel des débats avait porté sur des questions de procédures.

D’avril 1975 à Janvier 1979, ce sont plus de 2 millions de Cambodgiens sur une population totale de 7 millions qui ont été tués par les Khmers rouges au pouvoir. Mais il aura fallu attendre trente ans pour que des dirigeants de cette époque soient jugés. Si tout se passe comme prévu, cinq d’entre eux devraient comparaitre devant le tribunal. Au fil des semaines Kaing Guek Eav, chef du centre de détention et de torture S-21, Khieu Samphan, ancien chef d’Etat, Ieng Sary, ancien ministre des affaires étrangères, son épouse Ieng Thirith ancien ministre des Affaires sociales ainsi que Nuoun Chea ex n°2 du régime, considéré comme l’idéologue du parti, seront entendus.

Âgé de 67 ans, Kaing Guek Eav, plus connu sous le nom de Duch, est le premier d’entre eux à se retrouver dans le box des accusés. Il est accusé de «crimes contre l’humanité», de «crimes de guerre» en violation de la convention de Genève de 1949 et de « tortures et meurtres avec préméditation » en violation du code pénal cambodgien. Tout comme les autres accusés, il encourt une peine de prison à perpétuité, la peine de mort étant, depuis 1993, contraire à la Constitution du Cambodge. Pendant toute la durée du régime des Khmers rouge, il a dirigé à Phnom Penh le centre de détention et de tortures dénommé S-21, organe de la police politique du Parti communiste du Kampuchéa (PCK).

 

Au moins 12 380 morts à S-21

Le 7 janvier 1979, alors que le régime des Khmers rouges s’effondrait et que ses dirigeants, emmenés par Pol Pot, fuyaient Phnom Penh, les forces vietnamiennes pénétraient dans la capitale désertée. Au cœur de la ville, elles découvraient dans un ancien lycée, ce centre de détention fraîchement abandonné. A l’intérieur, les soldats vietnamiens trouvaient les cadavres de plusieurs personnes récemment tuées, toujours enchaînées à leur lit de fer, ainsi que des milliers de documents jonchant le centre et ses abords.

Grâce aux documents retrouvés sur place, on sait aujourd’hui qu’au moins 12 380 hommes, femmes et enfants dont des centaines d’étrangers y ont été détenus, torturés puis exécutés. Ce chiffre est cependant très en dessous de la réalité puisque certains prisonniers n’ont pas été enregistrés et que certains documents ont été perdus.

Trente ans plus tard, quatre-vingt-treize victimes ont pu se constituer parties civiles dans ce procès, représentés par quinze avocats dont neuf étrangers. Deux avocats, le Cambodgien Kar Savuth et le Français François Roux assurent la défense de Duch. L’instruction menée par les co-juges You Bunleng et Marcel Lemonde a permis de lever le voile sur un grand nombre de points. (Lire notre synthèse en trois partie)

En ce 31 mars 2009, Duch qui a déjà entendu vingt et une fois par les co-juges et qui a assisté à deux reconstitutions apparait pour la première fois en audience publique. Il avait déjà reconnu sa culpabilité lors de l’enquête préliminaire et avait choisi de coopérer avec le tribunal. D’une voix claire, sans émotion apparente, il demande pardon aux victimes et reconnait sa culpabilité. Mais, à plusieurs reprises, il relativise son pouvoir. Il affirme avoir toujours reçu ses ordres de l’Angkar, [l’organe derrière lequel se cachait le Parti communiste NDLR], tout en soulignant : « ce qui ne change pas le fait que je suis responsable. […] Je n’ai jamais songé à remettre en cause ces ordres ! ». Il explique aussi qu’en agissant ainsi il tentait de protéger sa famille.

« J’ai décidé de coopérer avec le tribunal car les crimes que j’ai commis à l’encontre du peuple cambodgien ne peuvent trouver d’autres remèdes que cette coopération. ». « Je n’ai jamais été heureux dans mon travail » dit-il. Quand le ministre de la Défense Son Sen lui ordonne, début 1978, d’arrêter des cadres khmers rouges, qu’il qualifie encore aujourd’hui de « libérateurs du pays », il dit avoir compris que son tour risquait de venir.

Réitérant son pardon, il produit, pour finir, un schéma de la structure dirigeante du Kampuchea démocratique qu’il commente : « Au centre, Pol Pot qui indiquait la ligne à suivre ; à sa gauche, Ta Mok, qui disait ‘au-dessus de moi, il n’y a que le ciel’ – la dynastie Pol Pot reposait sur la force de Ta Mok – ; à sa droite, Nuon Chea, ‘plutôt un chevalier qu’un roi ».

 

Une contrition sincère ?

Dans leur réquisitoire, les co-procureurs des CETC, le cambodgien Chea Leang et le canadien Robert Petit avaient dès le matin souligné que dès 1971, soit quatre ans avant la prise du pouvoir des Khmers rouges, Duch avait dirigé M-13 un autre Centre de sécurité situé près de Kompong Speu. «M-13 servit de banc d’essai pour ce que Duch allait plus tard mettre en œuvre à S-21 et c’est là qu’il se forgea une réputation de chef de sécurité inspirant la peur.»
Robert Petit a noté que si Duch s’était montré coopératif avec le tribunal dès le début, renonçant à son droit de garder le silence, il avait aussi constamment tenté de faire valoir qu’il n’était qu’un simple exécutant d’ordres reçus de ses supérieurs « Croire qu’il demandait tout au [frère] Numéro 2 […] est peu digne de crédibilité ! […] L’accusé gérait la boutique et n’était pas timoré pour prendre des décisions ! », a-t-il déclaré, soulignant « le zèle »avec lequel l’accusé avait exercé son pouvoir. Compte tenu du fait que Duch avait un « accès direct aux plus hauts dirigeants du régime, il est difficile de dire qu’il n’était pas à la tête du centre de sécurité le plus important du pays. Duch n’a également rien fait pour empêcher que des crimes soient commis dans le centre placé sous sa direction » a-t-il ajouté. Enfin il s’est interrogé sur la sincérité de Duch« Si l’accusé admet l’immoralité de ses actions passées et a demandé pardon à ses victimes, son sentiment de contrition est-il authentique ? La question doit être posée », a déclaré Robert Petit, en soulignant que Duch s’était, vingt-huit ans durant, « complètement dévoué à la cause khmère rouge » et qu’il n’avait pas saisi l’occasion de la chute du Kampuchea démocratique pour se couper du mouvement khmer rouge. Il restera dans les rangs encore « treize ans », insiste t-il jouissant de la confiance des dirigeants khmers rouges qui l’enverront enseigner en Chine deux ans. « Les faits, ce sont les victimes et leurs histoires ! Il faut leur redonner leur dignité. Et si l’accusé n’est plus le même homme aujourd’hui, a conclu le co-procureur, “alors sera-t-il troublé par leurs témoignages et ne restera-t-il pas indifférent comme hier.

Sincère ou pas, Duch reconnait les faits qui lui sont reprochés et phénomène plutôt rare pour un procès de cette ampleur, défense et accusation s’accordent également sur ces faits.

Il est d’ailleurs le seul des cinq inculpés à reconnaître sa responsabilité. Les quatre autres, Khieu Samphan, ancien chef d’état, Ieng Sary, ancien ministre des affaires étrangères et son épouse Ieng Thirith alors ministre des Affaires sociales ainsi Nuoun Chea ex n°2 du régime considéré comme l’idéologue du parti ont tous choisi de nier leur responsabilité. Pour eux le massacre de plus d’un quart de la population cambodgienne est la conséquence de la politique ultra-agressive menée par les États-Unis dans les années 70.

 

Traduire en justice d’autres anciens hauts dirigeant Khmers rouges

Prenant la parole juste après la déclaration de Duch, l’avocat cambodgien de Duch, Me Kar Savuth, a surpris l’auditoire par le ton peu conciliant de son intervention. D’une voix tonitruante, il lance tout de go : « Si les anciens hauts responsables du Kampuchea démocratique sont visés par le mandat des CETC alors pourquoi n’en poursuivre que quelques-uns et laisser les autres en liberté ? » Selon lui, il existe une liste de quatorze hauts dirigeants khmers rouges dans laquelle le nom de Duch n’apparait pas. Il ajoute également : « Il y avait 196 centres de détention sous le Kampuchea démocratique. […] Pourquoi Duch est-il le seul des anciens directeurs de ces centres à être traduits en justice ? […] Les Cambodgiens sont égaux devant la loi. On ne peut donc pas poursuivre une personne et ne pas poursuivre les autres pour les mêmes crimes commis, voire plus graves. Il faut donc les arrêter et les traduire en justice». Avant de demander : « S-21 n’était elle pas au dixième rang des prisons du Kampuchéa démocratique. […]Est-ce que c’est parce que Duch a tué moins de personne qu’il est aujourd’hui accusé ? » Et il n’a pas hésité à conclure en considérant qu’en vertu de l’article 31 de la Constitution qui garantit l’égalité devant la loi, l’accusation contre son client était tout simplement « anticonstitutionnelle ».

Des propos qui ont vivement fait réagir le co-procureur Robert Petit qui n’en croyait pas ses oreilles. « S’il n’y a pas eu de problème de traduction, il importe de savoir si Kar Savuth parle vraiment au nom de son client », se déclarant « choqué » par cette intervention remettant en cause la légalité du tribunal.
Visiblement troublé par la déclaration inattendue de son confrère cambodgien, l’autre avocat de Duch, le Français François Roux tente de nuancer ces propos rappelant que, sous le régime khmer rouge, « chacun agissait avec zèle pour plaire à ses supérieurs ». « Mais d’où venaient les ordres ? […] Doit-on taire le fait que, lui-même recevait des ordres ? Ce que l’on admet pour ce qui fonctionnait au-dessous de lui devrait fonctionner de la même manière au-dessus de lui… ? » « Croyez-vous que ce soit facile de venir publiquement dans la salle d’audience admettre face aux victimes : je reconnais, je suis honteux de tout ce que j’ai fait ? Il faut un certain courage. Duch a parcouru un long chemin personnel depuis des années. »
Et Me Roux d’affirmer que « oui, Duch reste homme, même si certaines parties ont encore du mal à l’admettre ». S’adressant aux parties civiles, il déclare : « Vous avez toute votre place dans ces débats. Vous pourrez lui poser toutes les questions que vous voulez. […] Il faut permettre cette rencontre ! Mais je vous préviens, [Duch] n’aura pas toutes les réponses à vos questions. La principale étant : pourquoi tout cela ? Je ne suis pas sûr que Duch puisse, à lui seul, répondre à cette question. […] Serons-nous capables à la fin des débats de redonner aux victimes toute leur humanité et de permettre à celui qui était sorti de l’humanité d’y revenir ? »

(1)Après plusieurs jours de combats acharnés contre les troupes du général Lon Nol soutenu par les Américains, les Khmers rouges entrent dans Phnom Penh le 17 avril 1975. Un peu moins de quatre ans plus tard, ils sont chassés du pouvoir par les troupes vietnamiennes qui envahissent le Cambodge et prennent la capitale le 7 janvier 1975. Réfugiés dans les montagnes le long de la frontière thaïlandaises, les Khmers rouges continueront de mener la guérilla jusqu’en 1998. Seuls les crimes commis entre le 17 avril 1975 et 6 janvier 1979 sont examinés par les Chambres Extraordinaires au sein des Tribunaux Cambodgiens (CETC). Les crimes perpétrés en dehors de cette période sont du seul ressort des tribunaux cambodgiens.

 

Krystel Maurice