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Khmers rouges: le procès qui dérange

Le Premier ministre du Cambodge Hun Sen a publiquement appelé, mardi 31 mars 2010, à ne pas poursuivre d’autres anciens responsables khmers rouges, en dehors des cinq personnes déjà inculpées parmi lesquelles Duch, ancien directeur du centre de détention et de torture. S-21. « Si vingt autres personnes étaient poursuivies, une guerre civile éclaterait et provoquerait des milliers de morts », a lancé le chef du gouvernement cambodgien. Cette mise en garde fait écho à la déclaration de Kar Savuth, l’avocat cambodgien de Duch, qui avait considéré que d’autres anciens haut dirigeants Khmers rouges auraient dû se trouver dans le box des accusés (lire notre article). Ce dernier avait évoqué une « liste de quatorze noms ».

 

Hun Sen rattrapé par sa stratégie

Non seulement l’opposition du Premier ministre à toute nouvelle inculpation de responsable Khmers rouges n’est pas une surprise mais elle est pour ainsi dire, inhérente à l’exercice de son pouvoir. Hun Sen est en effet l’artisan d’une stratégie qui, en 1998, a permis aux derniers bastions Khmers rouges de rallier le gouvernement. (Lire à ce sujet l’article de Marc-Raoul Jennar dans le Monde diplomatique d’octobre 1999).

En échange de ce ralliement, les Khmers rouges ont en effet reçu de solides garanties d’impunité de la part du gouvernement. Leur sécurité personnelle et celle de leurs familles sera assurée, ils seront réintégrés dans l’armée et conserveront leur poste, ainsi que tous leurs biens, y compris leurs terres. C’est la raison pour laquelle l’armée cambodgienne compte aujourd’hui de nombreux anciens Khmers rouges dans ses rangs.

Depuis trente ans, Hun Sen soutenu par le Parti du Peuple Cambodgien(PPC) ne cesse de marteler qu’il est à l’origine de « la libération du pays des griffes des Khmers rouges ». Le ralliement des responsables Khmers rouges et de leurs troupes en 1998, s’il n’a pas été toujours bien compris de la population, lui a en tout permis de se présenter comme le chantre de « la réconciliation nationale ».

Hun Sen et Ieng Sary
Le 22 octobre 1996, Hun Sen se rend à Païlin, dans le nord du Cambodge, où il est accueilli par Ieng Sary (vêtu de blanc sur cette photo), ancien vice-Premier ministre et ministre des affaires étrangères sous le régime des Khmers rouges. Condamné à mort par contumace pour génocide en aout 1979, après l’invasion vietnamienne, Ieng Sary, vivait dans cette région depuis cette date où il exploitait des gisements de pierres précieuses. Quelques semaines avant la prise de cette photo, il était gracié par le roi Sihanouk. Il a été arrêté le 12 novembre 2007 avec son épouse, ex ministre des affaires sociales, dans sa luxueuse villa de Phnom Pehn. Tous deux font partie des cinq accusés des CETC et comparaitront dans les semaines à venir.


Du point de vue du gouvernement comme des anciens Khmers rouges, de nouvelles inculpations par le tribunal équivaudraient à une rupture de ce pacte. Quoiqu’il en dise, le Premier ministre reste donc prisonnier de la stratégie qu’il a mise en place à l’époque.
Quelles seraient aujourd’hui les conséquences d’une remise en cause de cette impunité ? Il est bien difficile de répondre à la question même si « le retour à la guerre civile, et aux milliers de morts » évoquée par Hun Sen Hun est peu probable. Reste qu’au Cambodge, les fantômes de l’histoire sont bien vivants et que leurs réactions restent imprévisibles. «J’appelle donc les anciens officiers Khmers rouges de l’armée à ne pas croire aux rumeurs selon lesquels pourraient être accusés par le Tribunal », a donc rassuré le Premier ministre en ajoutant « J’ai dis aux ambassadeurs étrangers que je serais prêt à accepter que ce tribunal échoue, mais que je ne permettrai pas que le Cambodge connaisse de nouveau la guerre ».
Il demeure que ce Tribunal parrainé par l’ONU se veut indépendant et qu’en toute logique, c’est à lui que revient la charge de décider si de nouvelles inculpations doivent ou non être prononcés, n’en déplaise au Premier ministre.

 

Une justice au chemin parsemé d’embûches

Mais ce n’est pas là, la moindre difficulté à laquelle ce tribunal est confronté. Depuis 1997, date à laquelle les autorités cambodgiennes se sont adressées pour la première fois à l’ONU pour l’aider à juger les crimes commis par les khmers rouges, le chemin est parsemé d’embûches. Les négociations entre les Nations unies et le gouvernement ont souvent été houleuses et ce n’est qu’en 2003 que la décision de créer le tribunal fut prise. Trois ans plus tard, c’est un tribunal hybride qui s’installait dans la capitale cambodgienne. Une première dans le domaine du droit international tant de par sa composition que par son fonctionnement. La majorité des juges, soit 17 au total, sont cambodgiens, comme l’exigeait Phnom Penh. Pour faire bonne mesure, toute décision supposera cependant l’approbation d’au moins un des 12 magistrats étrangers. D’emblée les ONG avaient faire connaitre leur déception à l’annonce de ce Tribunal international « à la sauce cambodgienne ». Les juges cambodgiens ont en effet la réputation d’être corruptibles et inféodés au pouvoir.

Autre problème également de taille, la justice rendue ne le sera que partiellement. Les Etats-Unis n’ont en effet accepté le principe d’un procès qu’à la condition express que la compétence du tribunal se limite aux crimes commis au Cambodge entre le 17 avril 1975 et le 6 janvier 1979, période durant laquelle les Khmers rouges étaient au pouvoir. Aucun responsable étranger ne sera donc inquiété pour son implication dans la tragédie, que ce soit avant, ou après la période du Kampuchéa démocratique.

La position des États-Unis n’était guère surprenante compte tenu de leurs responsabilités dans le drame cambodgien: bombardements du pays entre mars 1969 et mai 1970, implication dans le coup d’État du 18 mars 1970 qui a renversé le prince Sihanouk, et invasion du Cambodge dans le mois qui a suivi. Par ce tour de passe-passe, les Etats-Unis et leurs alliés parviennent aussi à éviter d’être mise en cause pour leur soutien aux troupes de Pol Pot au cours des longues années qui ont suivi la chute du régime Khmers rouge.

Rappelons qu’en 1979, suite à l’invasion du pays par les troupes vietnamiennes, l’Organisation des Nations Unies, sous la pression de Washington, avait refusé de reconnaitre la nouvelle République populaire du Kampuchéa (RPK) « issue d’une intervention étrangère». Au nom de la lutte contre le communisme, l’ONU avait considéré que le régime de Pol Pot incarnait la légitimité face à l’occupation vietnamienne, alliée de Moscou. Et ce, en dépit du fait que les Khmers rouges s’étaient avant tout employés à massacrer la population. Conséquence directe de cette position ahurissante : pendant les quatorze années qui suivront, l’ambassadeur khmer rouge Thiounn Prasith continuera d’occuper officiellement le siège du Cambodge au sein de l’Organisation. Et pendant quatorze ans, non seulement l’ONU admettra que les bourreaux représentent leurs victimes sur la scène internationale mais elle fermera les yeux sur les massacres que ceux-ci continuent de perpétrer dans les zones demeurées sous son contrôle.

De son côté, Washington continuera d’imposer un embargo total sur le Cambodge jusqu’en 1990 et s’emploiera à soutenir les Khmers rouges. D’autres pays apporteront également une aide aux troupes de Pol Pot. Ainsi jusqu’en 1998, la Thaïlande servira de base arrière aux combattants Khmers rouges tandis que les gouvernements occidentaux, en particulier le Royaume-Uni, fourniront armes et munitions jusqu’en 1991, tout comme la Chine et Singapour.

 

Le Premier ministre souhaite l’échec du Tribunal

Reste qu’aujourd’hui, la mise en place de ce tribunal dérange les aussi les autorités cambodgiennes au point que le Premier ministre déclare publiquement que sa disparition l’arrangerait « Vous, membres du tribunal, vous estimez que Duch sera jugé d’ici au mois juillet mais si vous n’avez pas le temps de juger les autres en raison de leur grand âge, c’est votre problème. Moi, je prie pour que ce tribunal n’ait plus d’argent (Lire notre article sur ce sujet). Dans ce cas, selon la loi, les juristes étrangers partiront et ce sont les Cambodgiens qui poursuivront le procès. Cela ne signifie pas que je ne soutiens pas le Tribunal des Khmers rouges mais il ne faut pas qu’il cherche des histoires.»

Le Premier ministre entend bien rester maitre du jeu et il le fait savoir: « Il ne faut pas accorder trop de valeur à ce tribunal. […]Nous avons renversé le régime génocidaire de Pol Pot. Sans cela, y aurait-il aujourd’hui un jugement des Khmers rouges ? […] Le fait d’avoir renversé le régime polpotiste, n’est-ce pas rendre justice aux Cambodgiens ? Le fait d’avoir évité le retour du régime polpotiste, n’est-ce pas rendre justice aux Cambodgiens? Nous avons condamné des Khmers rouges en 1979. N’est-ce pas rendre justice ?, répète t-il faisant référence aux procès expéditifs de 1979.
[NDLR : En quatre jours, du 15 au 19 août 1979, les nouvelles autorités de la République populaire du Cambodge, sous contrôle vietnamien, avaient jugé « la clique Pol Pot-Ieng Sary » et les avaient condamnés à mort par contumace. En 1996, Ieng Sary avait obtenu une grâce royale pour le récompenser de son ralliement au gouvernement].

Et comme on est jamais aussi bien servi que par soi-même, le Premier ministre ajoute. « Moi, tout ce que j’ai fait, je l’ai fait pour les droits de l’homme. Et les droits de l’homme, c’est d’abord le droit à la vie. Moi, j’ai battu le régime des Khmers rouges, je les ai empêchés de revenir, j’ai mis fin à leur gouvernement, j’ai négocié pour la création du Tribunal, et j’ai livré les cinq [accusés] à la justice ».

 

Krystel Maurice

 

Le Cambodge de l’avant et l’après Khmers rouges
en quelques dates

 

18 mars 1969. Washington qui depuis quatre ans accuse le Cambodge d’abriter des bases communistes Vietcong, décide de passer à l’action. L’aviation américaine commence à bombarder le pays. Au total, plus de 500 000 tonnes de bombes seront déversées sur le Cambodge de 1969 à 1973.

14 août 1969. Gouvernement Lon Nol, partisan de l’alliance avec les Etats-Unis.

18 mars 1970 : Le prince Norodom Siahanouk est renversé par son cousin le prince Sirik Matak et le général Lon nol

29 avril 1970. Invasion du Cambodge par les troupes américano-sud-vietnamiennes. La guerre est désormais générale dans l’ensemble de la péninsule indochinoise.

17 avril 1975. Prise de Phnom Penh par les Khmers rouges. Instauration d’un régime de terreur.

3 décembre 1978. Création au Vietnam du Front uni de salut national du Kampuchéa (FUNK), favorable à la collaboration avec Hanoï, qui groupe les opposants au régime cambodgien.

25 décembre 1978. Les troupes vietnamiennes envahissent le Cambodge.

21 septembre 1979. L’Assemblée générale de l’ONU décide que seuls les Khmers rouges représentent le Cambodge.

Janvier 1980. Les Etats-Unis commencent, en secret, à financer la reconstitution de l’armée de Pol Pot.

22 juin 1982. Formation d’un gouvernement de coalition du Kampuchéa démocratique (GCKD) antivietnamien reconnu par l’ONU, présidé par M. Norodom Sihanouk et regroupant les trois factions de la résistance : Khmers rouges, sihanoukistes et républicains..

21-26 septembre 1989. Retrait officiel des 26 000 derniers soldats vietnamiens encore présents au Cambodge.

23 octobre 1991. Signature de l’accord de Paris, scellant le retour à la paix. Le pays est placé sous la tutelle de l’ONU jusqu’à l’organisation d’élections libres.

24 septembre 1993. Promulgation de la Constitution. Norodom Sihanouk retrouve son trône . Son fils Norodom Ranariddh est élu premier premier ministre. M. Hun Sen est nommé second premier ministre.

21 juin 1997. Le Cambodge demande l’aide de l’Organisation des Nations unies (ONU) pour juger les auteurs des crimes commis sous le régime des Khmers rouges

6 juin 2003. Le Cambodge et l’ONU signent un accord pour déférer les responsables des crimes commis de 1975 à 1979 devant un tribunal international

3 juillet 2006. Installation à Phnom Penh des Chambres Extraordinaires des Tribunaux Cambodgiens(CETC) chargés de juger les hauts responsables du régime Khmers rouges.

17 février 2009. Ouverture du procès des Khmers rouges. Cinq haut responsables du régime sont accusés.