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Tribunal Khmers rouges : «L’incompréhension» du Premier ministre

On annonçait une tempête, ce n’est pour l’heure qu’une réaction en forme de pirouette. Au lendemain de la publication des courriers adressés à six personnalités politiques cambodgiennes de premier plan par le juge d’instruction français Marcel Lemonde qui souhaite leur audition en tant que témoins, le Premier ministre Hun Sen s’est borné à faire part de son « incompréhension ».
« Je ne comprends pas l’attitude du Tribunal, a-t-il lancé jeudi 8 octobre. Les personnes appelées à témoigner sont celles qui ont libéré le pays des Khmers rouges, et qui ont adopté la législation sur le Tribunal International Khmer rouge. S’ils sont entendus en qualité de témoins, cela conduira à la culpabilité des accusés. Que veut faire la justice ? Si ces plaignants sont auditionnés comme témoins, cela revient à condamner de fait les accusés. »

Plutôt que la colère, le Premier ministre a donc préféré avancer un autre pion, celui de la nécessaire impartialité du Tribunal. De son point de vue, les personnalités du gouvernement qui ont été convoquées par le co-juge Marcel Lemonde sont les artisans de la défaite du régime des Khmers rouges. Leurs témoignages, dit-il, ne peuvent être qu’à charge. Ce qui, selon lui, revient à clouer au pilori les accusés. Les droits de la défense seraient bafoués et le Tribunal accusé de partialité.

Mais le Premier ministre feint d’ignorer que certaines convocations envoyées aux six hauts dirigeants de l’état comportent quelques indications sur le motif de leur audition. Ainsi, le courrier adressé a Ket Chhon, ministre des finances précisait « Il y a lieu de procéder à votre audition en qualité de témoin, notamment au vu de vos déclarations publiques antérieures, en particulier celle du 13 décembre 2006. » Ce jour-là, à l’Assemblée nationale, le leader de l’opposition Sam Rainsy s’en était pris au ministre, le qualifiant de « conseiller » de Pol Pot. Le ministre avait rétorqué :« Les journaux et les sites web proches de l’opposition m’attaquent beaucoup. Je m’en moque parce que j’ai pris mes responsabilités devant l’Histoire du Cambodge, et quand sera venu le temps pour moi de répondre de mon passé devant le peuple, je le ferai. […] Je suis quelqu’un de responsable, je n’ai pas pris la fuite, mais je ne veux pas parler de choses qui pourraient heurter l’âme des grands anciens. »

L’implication dans le régime khmer rouge de certains « témoins » appelés à comparaître pose en tout cas question. Et c’est bien de cela dont Hun Sen ne veut pas entendre parler.
Plus vindicatif, le porte-parole du gouvernement Khieu Kanharith a purement et simplement balayé d’un revers de manches ces convocations ajoutant que « les étrangers n’ont qu’à plier bagage et retourner chez eux s’ils ne sont pas satisfaits. »

Du strict point de vue de la loi, l’article 60 du règlement du Tribunal stipule qu’en cas de refus de se présenter à une audition, les co-juges d’instruction ont la possibilité de se faire assister par la police judiciaire pour contraindre le témoin à comparaître.
Pour l’heure, on ignore toujours si les destinataires de ces convocations répondront ou non à l’injonction du juge français.
Mais, compte des personnalités en cause -deux ministres en exercice, le Président de l’Assemblée nationale, le président du Sénat ainsi que deux sénateurs- un refus de leur part risque de placer dans le Tribunal dans une position pour le moins embarrassante. « Nous espérons que tout citoyen respectueux de la loi se conformera aux injonctions de la Cour. Cela s’applique tout particulièrement aux représentants des organes qui ont joué un rôle crucial dans l’installation du Tribunal spécial », a cru bon de rappeler Lars Olsen, porte-parole du Tribunal.

 

Krystel Maurice