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Duch condamné à 35 ans de prison

Duch, condamné à 35 ans de prison.

Le tribunal international chargé de juger les anciens dirigeants Khmers Rouges a prononcé, lundi 26 juillet, une peine de 35 ans de prison contre Kaing Guek Eav alias Duch qui dirigeait le centre de détention et de tortures S-21, reconnu coupable de crimes contre l’humanité et de violations graves des conventions de Genève de 1949.

Mais le tribunal a ajouté que l’accusé ne purgerait qu’une peine de 30 ans de prison , sa détention de cinq ans par l’armée cambodgienne ayant été jugée illégale.

«La Cour a décidé à la majorité de prononcer une peine de 35 ans de prison», a déclaré  le Président Nil Nonn. Mais « elle a considéré qu’une réduction de cinq ans était appropriée au vu des violations des droits de Kaing Guek Eav lors de sa détention par un tribunal militaire cambodgien entre le 10 mai 1999 et le 13 juillet 2007 », avant la mise en place du tribunal international.
Les juges ont également tenu compte des onze ans que Duch a déjà passé en prison, ce qui, en clair, signifie que le bourreau de S-21 ne passera plus que 19 ans derrières les barreaux.
Cette peine est inférieure aux réquisitions du procureur, qui avait réclamé, en novembre 2009, 40 années de prison à l’encontre de Duch. Compte tenu des charges qui pesait contre lui, il était cependant passible d’une peine de prison à perpétuité.

Circonstances atténuantes

La Chambre a estimé qu’il y avait des « circonstances atténuantes significatives » qui plaidaient pour une « peine de prison limitée plutôt que pour la prison à vie ». Le juge a notamment évoqué la coopération de Duch avec le tribunal chargé de jugé les  Khmers rouges, le fait qu’il avait exprimé des remords à l’égard des victimes, le « climat de contrainte qui régnait sous le Kampuchea démocratique » et le « potentiel de réinsertion » de l’accusé.

Le tribunal a noté qu’au moins 12.273 personnes avaient été tuées à la prison Tuol Sleng, plus connu sous le nom de S-21, mais a reconnu que le nombre réel de victimes pouvait atteindre 14.000 morts.

Au cours des 9 mois d’audiences, témoins et experts avaient décrits l’horreur des sévices infligés aux prisonniers. Battus durant des semaines, électrocutés, privés de nourriture, étouffés, noyés, violées, les victimes étaient contraintes de rédiger des aveux «crédibles» dans lesquels elles devaient reconnaitre être des «traitres» ou des « agents de la CIA»

.Le tribunal a estimé que l’accusé « a veillé au bon fonctionnement de S-21 et S-24 (un camp de rééducation où au moins 1300 personnes ont été détenues). (…) Il a déployé dans l’exécution de ses fonctions, un degré élevé d’efficacité et de zèle. (…) Kaing Guek Eav n’a pas seulement mis en œuvre les politiques du Parti communiste du Kampuchéa démocratique à S-21, mais il a activement contribué à les rendre plus efficaces».

« Le rôle de l’accusé en tant que chef incontesté de S-21 a été reconnu par ce dernier, avéré par les témoignages de témoins et des parties civiles, a déclaré le juge Nil Nonn, lors de la lecture du verdict. Chaque personne détenue dans S-21 était condamnée à être exécutée conformément à la ligne du parti communiste du Kampuchéa consistant à écraser tous les ennemis. »

Agé de 67 ans, Duch est le premier responsable à avoir été traduit devant ce tribunal international soutenu par les Nations unies. Il avait reconnu son rôle dans l’organisation de la prison de Tuol Sleng (S-21) et demandé pardon aux familles des victimes, mais à la surprise générale, il avait finalement réclamé sa relaxe.

A l’énoncé du verdict, l’ancien tortionnaire n’a manifesté aucune émotion mais de nombreux Cambodgiens ont éclaté en sanglots dans la salle d’audience. Des milliers d’autres étaient réunis autour d’écrans de télévision pour assister en direct au jugement qui étaient retransmis par toutes les chaines de télévisions cambodgienne.

Duch a un mois pour faire appel de sa condamnation.

Quatre autres  dirigeants Khmers rouges doivent comparaître devant le tribunal en 2011. Il s’agit de l’ancien président Khieu Samphan, de  Nuon Chea, également appellé “Frère numéro deux”, de l’ancien ministre des Affaires étrangères Ieng Sary et de son épouse, Ieng Thirith. Tous quatre sont accusés de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité mais ils nient toute responsabilité dans ces crimes qui ont causé la mort de près de 2 millions  de Cambodgiens entre 1975 et 1979.

 

Pressions politiques

Enfin d’autres investigations sont en cours qui pourraient déboucher sur de nouvelles inculpations  constituant le cas n°3 (Duch étant le cas n° 1, le cas n°2 étant celui des quatre anciens dirigeants Khmers rouges dont le procès doit s’ouvrir en 2011). Mais la partie s’annonce très difficile face à l’hostilité affichée du Premier ministre Hun Sen qui a toujours escompté se limiter aux cinq accusés actuellement emprisonnés.
Lui-même ancien Khmer rouge, Hun Sen  est en effet l’artisan d’une stratégie qui, en 1998, a permis aux derniers bastions Khmers rouges de rallier le gouvernement. En échange de ce ralliement, les Khmers rouges ont reçu de solides garanties d’impunité de la part du gouvernement. L’armée, mais aussi l’administration nationale et locale, comptent ainsi de nombreux Khmers rouges dans ses rangs dont certains ont joué un rôle important sous le régime de Pol Pot.
Avec courage et ténacité les juges d’instruction étrangers tentent de mener leur travail à terme en dépit des pressions politiques. Y parviendront-ils ? Rien n’est moins sûr.

 

Krystel Maurice