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Ouverture du procès de quatre dirigeants du régime

De gauche à droite, Nuon Chea, ex-bras droit de Pol Pot considéré comme l’idéologue du parti, Khieu Samphan, à l’époque chef de l’État, Ieng Thirith, ancienne ministre des Affaires sociales et épouse de Ieng Sary, ex- vice-Premier ministre chargé des Affaires étrangères.

Quatre dirigeants du régime de Pol Pot comparaissent à Phnom Penh à partir du lundi 27 juin devant les Chambres Extraordinaires des Tribunaux Cambodgiens, ce tribunal mixte parrainé par l’ONU, composé à part égale de personnel cambodgien et étranger. Crée en 2003, au terme d’une dizaine d’année de négociation avec le pouvoir cambodgien, ce tribunal est chargé de juger les anciens responsables Khmers rouges.

Nuon Chea, le numéro 2 des Khmers rouges et ex-bras droit de Pol Pot, Khieu Samphan, le chef de l’État, Ieng Sary, le vice-Premier ministre chargé des Affaires étrangères,  et Ieng Thirith, son épouse, à l’époque ministre des Affaires sociales, sont inculpés de génocide, crimes contre l’humanité, de graves infractions aux Conventions de Genève de 1949, ainsi que d’assassinats, de  tortures et de persécutions religieuses au regard du droit cambodgien.

Quatre années de terreur

2,2 millions de cambodgiens ont perdu la vie durant les quatre années du régime khmer rouge, d’avril 1975 à janvier 1979. Parmi eux, 800 000 sont décédés de mort violente, selon une étude démographique figurant dans le dossier d’investigation du tribunal.

Quatre années d’un système inspiré des pires régimes communistes, où au nom d’une idéologie, la population a été affamée, massacrée, torturée, réduite à l’état d’animal. Quatre années de terreur et de paranoïa dont ont été victimes toutes les couches de la société, des puissants aux plus pauvres, qu’ils soient citadins ou paysans, Bouddhistes ou Cham ou encore de nationalités étrangères.
Tueries et purges se sont succédé à huis-clos dans ce royaume dont les frontières étaient devenues hermétiques. Jusqu’à ce que les troupes vietnamiennes fassent leur entrée dans Phnom Penh vidée de ses habitants, le 7 janvier 1979. Dès lors, le monde a découvert, ou a feint de découvrir, l’ampleur des horreurs commises par le régime Khmer rouge.

 

Un procès de plusieurs mois

Les premières audiences publiques du procès de ces quatre dirigeants se dérouleront jusqu’au 31 juin. Mais elles se poursuivront durant de longs mois, selon un calendrier qui, pour l’heure n’a pas été, communiqué.

Cette durée annoncée est bien l’une des premières interrogations qui pèse sur l’issue de ce dossier. Le cas  n°002, comme l’a baptisé le tribunal, -le cas N°01 étant Duch, l’ancien chef de la prison S-21 condamné à 35 ans de prison en juillet 2010- s’annonce  en effet très ardu.

Il aura fallu trois ans aux co-juges d’instruction, le Français Marcel Lemonde et son homologue cambodgien You Bunleng,  pour mener à bien ce dossier  de 350 00 pages « plus complexe encore que celui de Nuremberg», de l’aveu de Marcel Lemonde. Les embûches seront sans doute encore nombreuses, d’autant que les quatre accusés et leurs conseils réfutent toutes les charges qui pèsent contre eux, à la différence de Duch qui avait accepté de collaborer avec le tribunal.
Leurs âges avancés- ils ont entre 79 et 86 ans- et leur santé déclinante risquent fort de ralentir encore un peu plus des procédures déjà très lourdes, avec à la clef l’éventualité d’un enlisement pur et simple en cas de décès.

 

Le tribunal dans la tourmente

Mais là ne sont pas les seules difficultés que le Tribunal aura à surmonter. L’institution parrainée par l’Onu est actuellement au cœur d’une tourmente qui met directement en cause son indépendance. Elle est en effet accusée d’avoir cédé aux pressions du gouvernement cambodgien qui refuse catégoriquement que de nouvelles inculpations soient prononcées.

Deux autres dossiers, baptisés cas N° 003 et cas N°004 mettant en cause cinq suspects au total, étaient en cours d’instruction par le Tribunal.

Le 29 avril, les co-juges d’instruction ont annoncé leur décision de clore l’instruction du cas N°003, renonçant apparemment à engager toutes nouvelles poursuites envers d’éventuels suspects.
D’après des documents judiciaires confidentiels, deux anciens commandants militaires seraient visés, soupçonnés d’avoir pris part à des purges ayant fait des milliers de morts.
Deux noms ont rapidement circulé, ceux de Meas Muth, commandant dans la marine sous le régime khmer rouge (également gendre de Ta Mok) et Sou Met commandant des forces aériennes, tous deux en liberté aujourd’hui.

L’annonce de la clôture de ce dossier a provoqué un tollé à l’intérieur même du Tribunal. Au moins quatre employés du Tribunal ont démissionné, critiquant le fonctionnement de l’institution. L’un d’eux, Stephen R. Heder, qui avait rassemblé des preuves contre les suspects, a publiquement dénoncé la clôture de cette instruction « sans investigation ».

C’est aussi l’avis d’Andrey Cayley, co- procureur international. Dans un communiqué rendu public, il a estimé que ce dossier n’avait pas suffisamment été instruit par les deux co-juges qui en étaient chargé, l’allemand Siegfried Blunk  (qui a remplacé Marcel Lemonde démissionnaire) et le cambodgien You Bunleng et a demandé des actes d’instruction supplémentaires.

Selon lui, ce dossier a été clos sans que les co-juges ne prennent la peine, ni de convoquer  les suspects pour les interroger, ni de se rendre sur les lieux où les crimes sont supposés avoir été commis.
Dans son communiqué Andrey Caywley a donc listé ces lieux et invité les familles de victimes à se porter partie civile.

 

Pressions politiques

Pourquoi ces manquements ? Ce tribunal mixte, soutenu par l’ONU, est-il aussi indépendant du pouvoir cambodgien que ses membres l’affirment ? Depuis sa mise en place, les pressions politiques n’ont en tous cas pas manqué. Et Hun Sen, le Premier ministre en personne ne s’est pas privé de répéter, au nom d’une prétendue stabilité du pays, qu’il n’y aurait pas d’autres accusés que ceux qui sont actuellement en prison.  Dans le cas contraire, menace t-il régulièrement, le tribunal peut dores et déjà se préparer à « faire ses valises ».

Dans un communiqué publié mi-juin l’ONU a « rejeté catégoriquement la spéculation des médias qui prétendent que nous aurions donné instruction aux co-juges d’instruction de prononcer un non-lieu dans le dossier nº 003 ».  L’organisation affirme que la l’annonce de la clôture de ce dossier est une « étape procédurale intermédiaire ». « Les co-juges d’instruction devront rendre une ordonnance de clôture concernant l’affaire N° 003 en vertu de laquelle ils décideront, pour chaque suspect, soit de le faire juger, soit de rendre un non-lieu ».

Mais en tout état de cause, c’est bel et bien la crédibilité du tribunal qui est sur la sellette. Déjà éclaboussé par des affaires de corruption, il aura bien du mal à devenir un modèle de justice internationale. Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir mis les moyens. A la fin de l’année, 149,8 millions de dollars lui auront été affectés.

 

Krystel Maurice