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Tribunal khmers rouges: un procès qui refait l’Histoire, estiment les accusés

Qu’attendre du procès chargé de juger à Phnom Penh les anciens dirigeants khmer rouge ? Sans doute fort peu.
A l’heure actuelle, seul Duch qui dirigeait la prison de S-21 a été jugé. Durant des mois, le bourreau est resté de marbre à l’évocation des tortures et des exécutions qu’il avait ordonnées. Au total, le tribunal a établi qu’il était responsable de la mort « d’au moins  12.273 personnes », sans doute de quelque 14000 personnes. Duch a reconnu l’essentiel des faits qui lui était reproché mais a toujours soutenu qu’il n’avait fait qu’obéir aux ordres. Responsable mais pas coupable, telle était sa défense jusqu’à ce qu’il se ravise et finisse par demander à être acquitté et remis en liberté.

En juillet 2010, Il a écopé d’une peine de 35 ans de prison, ramenée à 30 ans.  Si cette peine est confirmée en appel, il  sortira de prison dans une petite dizaine d’années en raison des différentes remises de peine dont il pourra bénéficier et des années de prison déjà effectuées.

Ce verdict a provoqué colère et désespoir du coté des familles de victimes « Nous espérions que le tribunal frapperait fort contre l’impunité mais si vous pouvez tuer 14 000 personnes et ne faire que 19 ans – 11 heures par vie ôtée – qu’est-ce que c’est? C’est une blague», résumait l’une d’entre elle.

Malmenées tout au long de ce premier procès, les parties civiles ont été déboutées par le tribunal de presque toutes leurs demandes de réparation.  Même l’édification de mémoriaux leur a été refusée au motif que les demandes ne comportaient pas de précisions suffisantes sur la nature, la localisation et le coût des monuments réclamés ! Seules maigres consolations accordées aux victimes, leur nom est cité dans le jugement- et encore, bon nombre d’entre elles se sont elles vues refuser cette reconnaissance ultime- et les excuses présentées par Duch  ont été publiées dans un document.

 

Pourquoi ?

Depuis 30 ans, les familles de victimes cherchent à comprendre pourquoi ces horreurs ont eu lieu. Pourquoi quelques 2 millions de personnes sur une population totale de 7 millions ont-elles trouvé la mort sous ce régime qui a imposé la terreur durant quatre années, de 1975 à 1979. A ces questions, elles n’ont trouvé aucune réponse durant le procès de Duch.

Et il y fort à parier qu’elles n’en trouveront pas davantage au cours du procès des quatre dirigeants Khmers rouges qui s’est ouvert en juin.

 

Démence

De ces quatre là, Ieng Thirith, la seule femme à comparaitre semble d’ores et déjà hors de portée de la justice. Belle sœur de Pol Pot, à l’époque ministre des affaires sociales Ieng Thirith, est selon les experts, atteinte d’une forme de démence, qui pourrait relever de la maladie d’Alzheimer. Elle n’est donc pas capable d’assumer sa défense et sera soient libérée, comme l’ont décidé les juges internationaux, soit soignée dans un centre, comme le souhaitent les juges cambodgiens (lire ici)

Quelque soit la décision de la Cour suprême, elle ne devrait, en tout cas, pas avoir à  rendre de compte sur son passé.

Reste trois accusés, qui dans des registres différents, ont clairement affiché leur volonté d’en découdre avec le Tribunal. Principale stratégie de défense, rejeter toutes les accusations formulées contre eux au nom d’une vérité historique dont ils seraient détenteurs.

 

Khieu Samphan : Je ne décidais pas, je ne savais pas

« En vous écoutant accumuler les imprécisions et les petits arrangements avec la vérité, j’ai eu le sentiment que vous vouliez ma tête à tout prix, même si cela doit passer par une justice expéditive » lance  Khieu Sampan aux procureurs lors des premiers jours de l’audience. A l’époque chef de l’État, il dit, ignorer ce qui se passait au Cambodge. « J’ai occupé une haute position officielle dans le Kampuchéa démocratique sans pour autant avoir fait partie du processus de décision et sans pour autant avoir été informé de tout ce qui se passait dans notre pays».
Il affirme n’avoir jamais été membre du comité permanent du parti communiste, nie les faits qui lui sont reprochés, réclame des preuves, qualifie les arguments des co-procureurs de « suppositions » et « d’amalgames » et les accuse de réécrire l’histoire.

C’est aussi ce que plaide son avocat, Jacques Vergès dès le lendemain. «Je voudrais avoir une pensée pour les morts oubliés de ce procès, pour les victimes des bombardements américains. Plus de bombes américaines sur ce pays que sur tous les pays alliés et ennemis pendant la guerre mondiale. Apparemment ces bombes n’étaient pas chargées uniquement de chewing gum… »
Puis il attaque : «J’ai écouté avec beaucoup de charme les deux réquisitoires prononcés par Mme et M. les procureurs, j’ai entendu là un merveilleux roman écrit par un Alexandre Dumas sur ce qui s’est passé au Cambodge. Malheureusement ce roman était appuyé, fondé sur des reportages de journalistes et des témoins anonymes. […] Or tous ces journalistes dont on rapportait les témoignages étaient hostiles aux accusés si bien qu’à la fin, Mr et Mme le procureur nous ont offert une vision fantasmatique de la réalité. Cette réalité pour eux se ramène à ceci : tout un peuple a été opprimé par un trio, […] mais ça n’a aucun rapport avec la réalité ! »

«Je dirai, vous auriez dû le rappeler : ce pouvoir khmer rouge est arrivé porté par qui ? Par la résistance, c’est indéniable. Par un mouvement populaire. Et il a été renversé par qui ? Pas par un mouvement populaire, par une invasion étrangère.» «Ce régime a commis des fautes certes. Mais présenté ainsi c’est falsifier l’histoire.»

 

Nuon Chea : ce sont des Vietnamiens qui ont tué les Cambodgiens

Dans le box des accusés, Nuon Chea, l’idéologue du parti, a recours a une autre tactique pour se défendre. Il accuse le Vietnam d’être à l’origine de tous les maux du Cambodge  « Je veux que l’on comprenne bien que tout était contrôlé par le Vietnam depuis Hanoi. Donc ces crimes de guerre, ces crimes contre l’humanité, ce crime de génocide, ce sont des Vietnamiens qui ont tué les Cambodgiens. Voilà en résumé l’histoire de l’origine du parti. Je ne veux pas que les générations futures ne comprennent pas l’histoire et qu’elles pensent que les Khmers rouges sont ces criminels. Ce sont des patriotes qui voulaient libérer le pays du Vietnam » assène t- il lors de l’audience qui s’est déroulée le 6 décembre. .

Deux semaines plus tôt déjà, Nuon Chea comparait le Vietnam à un python qui tente d’étrangler le petit faon qu’est le Cambodge avant de l’avaler. « Le Vietnam est un pays expansionniste qui a pour doctrine de vouloir dominer des pays plus faibles et plus petits. »  « De 1960 à 1979, le Vietnam a employé tous les moyens possibles pour détruire la révolution cambodgienne et entraver le développement du Cambodge et de sa démocratie […] » «  Le Vietnam applique une doctrine d’invasion, d’expansion, d’accaparement de territoire et d’extermination, le Vietnam était avide de pouvoir, notamment économique. »

 

 Ieng Sary : j’ai été amnistié et gracié

Ieng Sary, le troisième accusé, ministre des affaires étrangères durant le régime khmer rouge, reste muet. En 1996, il a quitté les rangs des Khmers rouges en échange d’une amnistie et a bénéficié d’une grâce royale.
Compte tenu de ces faits, il estime que son cas échappe à la compétence du tribunal mise en place par l’ONU, contrairement à une première décision rendue. Il a donc fait appel auprès de la Cour suprême pour que celle-ci se prononce à nouveau. Dans l’attente,  il a décidé rester silencieux, tout en étant présent dans le box des accusés.

De propos négationnistes en discours xénophobes, les accusés de ce second procès semblent sortis d’un autre âge. Deux millions de morts plus tard, leurs certitudes et leur interprétation de l’histoire n’ont pas varié. Dans ce contexte, les questions que se posent les familles des victimes et l’ensemble des Cambodgiens resteront sans doute sans réponse.

 

Krystel Maurice