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Procès du textile au Cambodge: libérés mais condamnés !

Libérés vers 11h ce matin, employés du textile et syndicalistes en marche vers Phnom Pehn. Plus de 500 personnes les accompagnent dans cette marche. Photo© Licadho

Les 25 employés du textile, syndicalistes et passants, détenus à l’issue des  manifestations du 2 et 3 janvier et du 12 novembre dernier, ont tous été condamnés ce matin à des peines de prison avec sursis par les juges du tribunal de Phnom Penh. Ils devraient être libérés dans les heures à venir.

Ces manifestations avaient été violemment réprimées par les forces de l’ordre qui avaient tiré sur les manifestants. Cinq personnes avaient été tuées et 40 autres blessées. A ce jour, aucun policier n’a été inquiété. Les responsables du gouvernement affirme qu’une enquête est en cours mais pour l’heure, aucun résultat n’été publié.

Les condamnations prononcées par les juges du tribunal vont de 4 ans et demi à 1 an de prison avec  sursis. Seul un adolescent de 15 ans, Men Sok Sambath, qui avait bénéficié d’une libération conditionnelle, est désormais libre, le juge considérant qu’il avait déjà effectué sa peine au cours des mois passés en prison.

Vorn Pao, président de l’Association indépendante pour la démocratie de l’économie informelle (IDEA) a ainsi été condamné à une peine de 4 ans et demie de prison avec sursis, tout comme Sokun Sambath Piseth, employé au Centre pour les droit du travail du Cambodge et Chan Puthisak, dirigeant de la communauté de Boeung Kak Lake. Theng Savoeun, coordinateur de la Coalition de la Communauté des paysans a été condamné à 4 ans de prison.

25 personnes ont été jugées lors de ce procès, le premier du genre contre des travailleurs en grève qui manifestaient pour un salaire minimum à 160 dollars.
La première audience s’est tenue  le 25 avril, suivies de quatre autres jusqu’au le 22 mai.
Compte tenu du nombre d’accusés, les juges avaient organisé trois procès, repartissant les accusés dans trois salles, correspondant à trois manifestations différentes, toutes violemment réprimées par les forces de l’ordre.
Dans une première salle, deux adolescents de 15 et 19 ans, arrêtés le 12 novembre dernier, dans le secteur d’une

manifestation qui s’était déroulée plus tôt, à l’usine textile SL. Dans une autre pièce, 10 hommes arrêtés le 2 janvier lors de la manifestation devant l’usine de textile sud-coréenne Yak Jin. Enfin dans la dernière salle, 13 accusés arrêtés le 3 janvier à Veng Sreng, dans la banlieue de Phnom Penh où se trouvent de nombreuses usines textile.

Tous les accusés étaient inculpés de violence intentionnelle avec circonstances aggravantes auxquelles s’ajoutaient, selon les cas, un chapelet de charges tel que incitation avec circonstances aggravantes, dommages avec circonstances aggravantes, destruction de propriété, insultes à un représentant de l’état dans l’exercice de ses fonctions, blocage de la circulation…

 

Absence de preuves

 

La libération de ces hommes détenus depuis des mois dans des conditions extrêmement difficiles -seuls trois d’entre eux ont bénéficié d’une libération conditionnelle- est sans doute de nature à faire retomber quelque peu les tensions dans le pays. Les jugements ont été accueillis par des cris de joie des supporters qui se trouvaient derrière les barricades du tribunal. A l’heure où nous publions cet article, ils se dirigent vers la prison d’où les condamnés devraient être libérés.

Il reste que les condamnations sont lourdes, très lourdes même,  dans la mesure où les accusés encourraient des peines de 5 ans maximum et qu’aucune  preuve de leur implication dans les violences n’a été apporté lors des cinq journées d’audience.
Aucune des rares vidéos produites par l’accusation n’a permis de distinguer le visage d’un seul accusé en train de commettre des violences et aucun témoin à charge- tous des policiers- n’a reconnu l’un d’entre eux.

L’une de ces vidéos pose même de sérieuses questions sur son authenticité. On y voyait Vorn Pao, juché sur un tuk- tuk, mégaphone en mains, appelant les manifestants à la non violence, comme il l’a d’ailleurs expliqué lors d’une audience. A l’issue de la manifestation, on y voyait aussi les hommes du bataillon 911 en train de saisir ce tuk-tuk pour l’emmener vers une destination inconnue. Des scènes qui en leur temps ont largement circulé sur internet. Mais la vidéo montrait ensuite, le tuk-tuk rempli de pierre, des images dont on ignore tout des conditions dans lesquelles elles ont été tournées et sur lesquelles aucune explication n’a été fournie. Entre temps, on le sait, Vorn Pao était sauvagement frappé par les militaires et laissé quasi inconscient, avant d’être arrêté.

Attendus par de nombreux observateurs, ces jugements feront sans doute l’objet de nombreux commentaires sur lesquels nous reviendrons.
Mais dores et déjà le Centre cambodgien des droits de l’homme et la Licadho, deux associations cambodgienne de défense des droits de l’homme soulignent l’absence de preuves apportées et dénoncent un procès fondé sur des « considérations politiques ».
Am Sam Ath, un responsable de la Licadho estime ainsi que la justice a été ballotée entre les pressions du gouvernement qui souhaitait des condamnations et les donneurs d’ordre internationaux du textile qui avait annoncé cette semaine qu’ils surveillerait l’issue de ce procès de près, menaçant de quitter le pays si les troubles et les atteintes au droits des travailleurs se poursuivaient (voir notre article d’hier).

 

Krystel Maurice